Transcription du podcast : Vivre avec l'anorexie mentale, témoignages de Marie et Caroline

Dans cet épisode de « Vivre avec l'anorexie mentale, témoignages de Marie et Caroline » 6eme épisode de la série "Maladies chroniques au féminin".

Épisode 6 - Vivre avec l’anorexie mentale : témoignages de Marie et Caroline

Présentateur - 00:00:00

En fait, je ne sais pas, j'avais honte de dire : « Oui, j'ai peur de grossir. Oui, je suis à la calorie près. Je ne peux pas manger tel aliment. » Juste pour ne pas grossir.

Maladies chroniques au féminin, en parler sans tabou.

Le podcast qui libère la parole des femmes et éclaire la face cachée des maladies chroniques.

AÉSIO Mutuelle a voulu recueillir le témoignage de ces femmes courageuses, trop souvent murées dans le silence par crainte de gêner, de paraître faibles ou d'inquiéter leur entourage.

Aujourd'hui, elles nous disent tout : leur quotidien, leur intimité, leur combat, sans tabou. Elles s'appellent Marie et Caroline et toutes deux vivent avec l'anorexie mentale. Ce trouble du comportement alimentaire se manifeste par une perte de poids intentionnelle. Il touche en majorité les femmes et apparaît le plus souvent à l'adolescence.

Marie est membre active de Kernity, le premier réseau social pour les patients atteints de maladies chroniques et leurs proches.

Dans cet épisode, Marie et Caroline reviennent sur les premiers signes de l'anorexie mentale, les défis qu'elles ont rencontrés et les espoirs qu'elles portent aujourd'hui.

C'est Marie qui commence.

Marie - 00:01:20

Alors moi, j'ai un souvenir très clair du début de la maladie. C'était quelque chose de très conscient et surtout quelque chose de très souhaité. J'avais toujours été une petite fille un peu différente, mais sans problème corporel ni alimentaire.

Suite à un abus sexuel, je me rappelle avoir vu une couverture de magazine qui faisait de la prévention contre l'anorexie. La couverture montrait une femme dans un état de maigreur extrême, presque cadavérique. Il n'y avait aucun lien avec le mannequinat ou avec la beauté, c'était vraiment quelqu'un qui semblait en fin de vie.

À la lecture de ce magazine destiné aux adolescentes, malgré tous les symptômes décrits, je me suis dit que cela pouvait être ma solution. Comme si mon corps pouvait exprimer à ma place tous les mots que je n'arrivais pas à dire après cet abus.

Je me suis donc dit que l'anorexie pouvait être une bonne idée. Évidemment, j'étais à mille lieues de comprendre ce que cela impliquait réellement. Mais il y avait quelque chose de très volontaire et très conscient dans cette démarche.

J'avais 12 ans.

J'ai mis en place tous les stratagèmes possibles pour perdre du poids le plus rapidement possible. J'ai commencé par une restriction calorique très importante. Mon anorexie était très caricaturale : je suis devenue extrêmement maigre très rapidement. Il y avait tous les clichés associés : la pomme verte, la tranche de jambon blanc, les pesées obsessionnelles. Tout était pensé pour que ce soit radical.

Il y avait un désir très conscient de tomber dans la maladie. Paradoxalement, elle se camouflait très bien auprès de mes parents, qui étaient très absents. En revanche, elle commençait déjà à m'isoler complètement au collège.

Je me sentais déjà différente émotionnellement. Mais le problème, c'est qu'à mesure que j'avançais dans la maladie, je n'avais plus aucune énergie. L'écart entre mes camarades et moi se creusait. J'avais perdu toute joie de vivre, toute envie, tout le goût des plaisirs simples qu'on aime normalement à 12 ou 13 ans.

Passé le côté grisant du contrôle de son alimentation et de son poids, lorsque tout semble fonctionner comme on le souhaite, il ne reste plus que la dépression. Une dépression totale.

Il n'y avait plus aucun plaisir. J'étais seule dans ma tête, enfermée dans un monde de grammes, de calories et de poids, où tout était millimétré.

Finalement, cette phase d'anorexie très sévère a été relativement courte. Elle a ensuite laissé place aux compulsions alimentaires.

À un moment donné, j'ai eu envie d'aller mieux. J'avais environ 15 ans. Nous venions de déménager et j'y voyais l'occasion de prendre un nouveau départ.

Je n'étais toujours pas suivie. Mes parents étaient complètement démunis. Ils m'ont envoyée une fois chez une diététicienne. J'ai pleuré dans son cabinet simplement parce qu'elle me demandait d'ajouter 100 grammes de féculents dans mon alimentation. Cela me paraissait totalement irréaliste.

Je me suis donc débrouillée seule.

Puis j'ai connu une sorte de sursaut de vie. J'ai décidé de reprendre du poids pour vivre enfin une vie d'adolescente comme les autres.

Mais cela ne s'est pas du tout passé comme prévu. Je pensais que guérir de l'anorexie consistait simplement à grossir le plus vite possible. J'ai alors essayé de me soigner seule. Je me suis gavée seule.

Je suis tombée dans le piège des réseaux sociaux et des conseils non encadrés.

J'ai repris du poids très rapidement et la boulimie est apparue.

Pendant une dizaine d'années, j'ai alterné entre différentes formes de troubles alimentaires.

À cette époque, j'avais découvert l'alimentation intuitive. Cette approche m'avait aidée à manger un peu plus librement en me reconnectant à mes sensations corporelles et au plaisir alimentaire.

Mais cela restait limité. Je mangeais un peu plus de burgers, un peu plus de pizzas, mais jamais suffisamment pour être réellement rassasiée.

Je restais frustrée parce que je n'arrivais pas à manger selon mes besoins réels.

Cette frustration entraînait des crises de boulimie.

Mes troubles alimentaires étaient devenus invisibles socialement. Mon corps n'était plus celui de l'anorexie sévère, mais les crises et le comportement alimentaire restaient totalement pathologiques.

J'ai finalement été hospitalisée à l'âge de 23 ans, sous contrainte à la demande de ma mère. J'avais de nouveau perdu énormément de poids. Je consommais également des stupéfiants et de l'alcool et je mangeais très peu.

Cette hospitalisation m'a permis d'être suivie, pour la première fois, par un diététicien à l'hôpital.

J'ai pu reposer mon corps et bénéficier d'un accompagnement. Au départ, tout tournait autour de la réalimentation et de la reprise de poids encadrée.

Le diagnostic a été posé très rapidement.

Je pense que le déni ne dure pas longtemps, surtout lorsqu'on connaît la maladie. Il peut exister au début si l'on n'est pas informé ou vis-à-vis de ses proches, pour éviter qu'ils ne s'inquiètent ou nous obligent à manger.

Le diagnostic était posé depuis longtemps. La vraie difficulté, c'était surtout de savoir vers qui se tourner.

Caroline - 00:07:33

Moi, j'ai un parcours très différent de celui de Marie.

Je n'arrive pas à identifier un moment précis où tout a commencé. En revanche, je me souviens très bien que pendant tout mon collège, je me suis sentie différente. Je me sentais en marge, comme si je n'avais pas ma place. Entre le collège et le lycée, pendant les vacances d'été, vers l'âge de 15 ans, je me suis dit que j'allais me relooker complètement. J'ai acheté de nouveaux vêtements, du maquillage et je me suis dit que j'allais aussi perdre deux ou trois kilos.

Je n'étais pourtant pas grosse. J'étais dans la norme.

Mais j'avais vu une photo de moi que je n'aimais pas et je ne me trouvais pas assez mince par rapport aux standards de beauté de l'époque.

À la maison, il y avait des magazines féminins qui parlaient souvent de régimes. C'était aussi le début d'Internet. J'ai commencé à me renseigner en cachette sur la perte de poids.

Petit à petit, j'ai réduit ce que je mangeais. Rien de spectaculaire. Je supprimais le goûter, une tartine le matin ou le pain à table.

Mes parents ne remarquaient rien. La réduction calorique était progressive. Et cela a fonctionné : j'ai perdu facilement deux kilos.

Je me suis alors dit que perdre du poids était finalement très simple. Les adultes disaient toujours que c'était difficile. Moi, je trouvais cela facile.

J'ai donc voulu perdre encore quelques kilos.

Puis, progressivement, j'ai développé une peur intense de reprendre du poids.

Je me suis retrouvée bloquée. Je ne savais plus comment revenir à une alimentation normale sans grossir.

Je n'avais pourtant pas perdu énormément de poids, certainement moins de dix kilos.

Comme ma petite sœur avait souffert d'anorexie avant moi, avec une hospitalisation et une sonde nasogastrique, mes parents ont immédiatement réagi lorsqu'ils ont vu mon poids diminuer.

Ils m'ont emmenée consulter. Le médecin m'a alors dit que j'étais anorexique, comme ma sœur. J'ai tout nié. Pour moi, je faisais simplement un régime. J'ai complètement rejeté ce diagnostic.

Caroline - 00:10:15

On m'a dit qu'il fallait reprendre du poids sinon j'allais être hospitalisée. Pourtant, j'étais maigre mais je ne correspondais pas vraiment à l'image que l'on se fait de l'anorexie. Comme j'avais vu ma sœur hospitalisée auparavant, sans visites, sans téléphone, sans télévision, avec seulement une chambre vide, j'avais l'impression que c'était une prison. Je ne voulais absolument pas vivre ça.

J'ai donc repris tant bien que mal le minimum de poids qu'il fallait reprendre. J'ai commencé à voir une psychologue, mais cela n'a pas servi à grand-chose parce que, dans ma tête, je n'étais pas prête. Je n'étais ni prête à accepter le diagnostic ni prête à guérir.

Comme je n'ai pas réellement traité le problème, il est revenu. J'ai traîné cette maladie pendant une bonne partie de ma vingtaine, avec des hauts et des bas. J'avais toujours cette facilité à perdre du poids et, dès que j'en perdais, il devenait très difficile pour moi d'en reprendre. C'est là que la rigidité alimentaire s'installe, et il est très compliqué d'en sortir. C'est une véritable addiction au contrôle alimentaire.

Marie - 00:11:26

Aujourd'hui encore, il peut m'arriver de rencontrer des problèmes de compulsions alimentaires certains soirs lorsque je suis seule. En dehors de ces épisodes, mon alimentation me convient et je continue à être suivie par une diététicienne lorsque j'en ressens le besoin.

Je sais aussi que lorsque certains événements échappent à mon contrôle, cela peut encore se répercuter sur mon alimentation. Je compose avec certaines séquelles. Je ne retrouverai probablement jamais un comportement alimentaire totalement spontané. Je n'ai plus de restrictions alimentaires particulières, mais il existe encore parfois une forme de contrôle subtil, davantage dans l'intention que dans le choix des aliments.

Globalement, ma vie va bien et mon alimentation aussi. Mais je reste lucide sur le fait qu'il subsiste encore un peu de contrôle.

Caroline - 00:12:38

J'aime bien comparer le rapport à l'alimentation à un spectre. D'un côté, il y a les personnes en grande souffrance avec des troubles du comportement alimentaire. De l'autre, il y a celles qui ont un rapport totalement libre et spontané à la nourriture.

Je pense que nous nous situons tous quelque part sur ce spectre. Moi, je suis allée très loin du côté de la souffrance, mais aujourd'hui je me suis beaucoup rapprochée de l'autre extrémité.

Je ne pense cependant jamais retrouver le rapport totalement innocent que j'avais à l'alimentation lorsque j'étais enfant. J'ai passé presque quinze ans de ma vie avec cette maladie. Comme toute maladie importante, elle laisse des traces. Je connais encore par cœur le nombre de calories de certains aliments et je sais que je dois rester prudente face à certaines situations ou événements de vie qui pourraient me fragiliser.

Mais au quotidien, mon alimentation se passe bien.

Pour moi, l'impact le plus fort de la maladie concerne les relations sociales. L'anorexie isole énormément. On développe des routines alimentaires tellement rigides qu'on finit par s'interdire de sortir. On voit moins ses amis. Certaines personnes font aussi énormément de sport, ce qui était mon cas. Je ne pouvais jamais manquer une séance, même en vacances.

À force, les amis peuvent s'éloigner. On devient rigide, moins spontané, moins disponible. Les relations sociales tournent souvent autour d'un restaurant, d'un verre ou d'un repas partagé. Je pense sincèrement avoir perdu des amis à cause de cela et j'en garde beaucoup de regrets.

Marie - 00:14:48

Je pense que l'impact le plus important a d'abord été familial. On reste longtemps enfermée dans une étiquette dont il est difficile de sortir. Il existe toujours une forme de surinquiétude de la part des proches. On sent parfois que les parents, la mère ou les frères et sœurs continuent à vouloir prendre le rôle du psychiatre ou du diététicien.

Aujourd'hui, nos relations vont beaucoup mieux, mais je sais aussi qu'une place a été volée à ma petite sœur pendant des années. Toute l'attention familiale était tournée vers ma maladie, qui était très visible à travers les pertes de poids, les hospitalisations et les crises alimentaires. Ma sœur est passée au second plan et cela a laissé des traces.

J'avais également déjà une personnalité très perfectionniste et très dépendante. Les troubles alimentaires ont amplifié ces traits de caractère. Caroline parlait tout à l'heure d'addiction au contrôle ; de mon côté, l'anorexie a nourri d'autres formes de dépendances. Tout cela a fini par se mélanger.

Les relations sociales se détériorent également parce qu'on devient extrêmement centré sur soi. Quand le cerveau n'est pas suffisamment nourri, il devient difficile de suivre une conversation ou de se concentrer. On est enfermé dans ses propres pensées.

Même si j'ai eu un parcours scolaire brillant, je pense que la maladie a eu des conséquences sur mes capacités de concentration. Mais j'essaie de ne pas me demander ce qu'aurait été ma vie sans elle. Ce qui est fait est fait.

Je crois que l'impact a été global : familial, social, psychologique. Les troubles alimentaires s'accompagnent souvent d'addictions et finissent par toucher toutes les sphères de l'existence.

Caroline - 00:17:04

De mon côté, avec ma famille, les choses ont été un peu différentes. Je pense qu'ils étaient inquiets quand je perdais du poids, mais sans forcément imaginer à quel point cela occupait mon esprit.

Je n'ai jamais supprimé totalement certaines familles d'aliments. Je mangeais encore des féculents, mais tout était contrôlé au gramme près. Et surtout, j'avais faim en permanence. Je n'ai jamais perdu la sensation de faim. Je passais donc mon temps à lutter contre elle.

Malgré cela, j'ai réussi à faire toutes mes études. Avec le recul, je ne sais même pas comment j'y suis arrivée. J'étais extrêmement fatiguée et je passais beaucoup de temps à récupérer dès que je le pouvais.

Après mes études, l'internat a été particulièrement difficile. Les journées étaient interminables. J'ai ensuite choisi l'anatomie pathologique, une spécialité plus calme, davantage basée sur le travail en laboratoire, avec des horaires plus stables et moins de gardes.

Je pense que la maladie a probablement influencé ce choix.

J'ai toujours essayé de cacher au maximum mon anorexie. Les vêtements amples, la blouse de travail, les pyjamas de bloc permettaient de masquer la perte de poids. Les moments les plus compliqués étaient les repas entre collègues. Je prétextais souvent avoir du travail ou je ramenais ma propre gamelle. Cela me rassurait, mais cela m'isolait aussi beaucoup.

Marie - 00:19:39

Même lorsque mon alimentation ne semblait plus restrictive aux yeux des autres, tout était encore extrêmement mentalisé. Je planifiais mes repas, la disposition de mon assiette, les lieux où j'allais manger. J'avais besoin de retrouver toujours les mêmes aliments « rassurants ».

Je vivais également dans un climat d'anxiété permanent. Les addictions et les troubles alimentaires se nourrissaient mutuellement. Rien ne se voyait de l'extérieur, mais cela avait des conséquences importantes sur ma vie professionnelle : erreurs d'inattention, brouillard mental, difficultés à être présente avec les autres.

Je travaillais dans la publicité et je voyais mes collègues être spontanés, conviviaux et détendus. Moi, j'avais l'impression de devoir constamment porter un masque social. Toute mon énergie était mobilisée par la peur de grossir et l'obsession alimentaire.

Aujourd'hui, j'exerce une activité freelance que j'aime beaucoup. J'ai trouvé un rythme de vie qui me correspond davantage et des relations professionnelles beaucoup plus sereines. Certains collègues sont au courant de mon parcours, souvent parce qu'ils sont tombés sur mes écrits sur les réseaux sociaux. Mais je n'en parle plus spontanément au travail, sauf si la conversation s'y prête ou si je sens que cela peut aider quelqu'un.

Caroline - 00:22:07

Moi, je l'ai toujours caché. Je n'en ai jamais parlé à personne. Même mon mari ne le savait pas lorsque nous nous sommes rencontrés.

La première concerne les vomissements provoqués, qui peuvent apparaître au cours de l'évolution de la maladie, notamment lorsque l'anorexie glisse vers des comportements boulimiques. Quand on a constamment faim, cela peut arriver. Je trouve extrêmement difficile d'avouer à un homme que l'on aime ou à sa propre famille qu'on se fait vomir. Dire à ses parents qu'on a peur de grossir, c'est déjà compliqué. Leur dire qu'on se fait vomir, c'est encore autre chose. Cela renvoie à quelque chose de très sordide et on n'a pas envie d'être perçue de cette manière.

L'autre grand tabou concerne les troubles digestifs et l'utilisation chronique des laxatifs. J'ai commencé à en prendre et cette addiction a duré des années. Au départ, cela peut être mal compris parce qu'on imagine qu'il s'agit d'un moyen supplémentaire pour perdre du poids, alors que ce n'est absolument pas le cas.

Les laxatifs provoquent des douleurs atroces et finissent par dérégler totalement le système digestif. Plus globalement, avec ou sans laxatifs, il y a les conséquences digestives de la maladie. J'avais en permanence un ventre gonflé, douloureux, presque comme celui d'une femme enceinte.

Cela a été l'un des plus gros freins à ma guérison. J'avais beau manger normalement ou essayer d'aller mieux, j'avais toujours ce ventre extrêmement douloureux et proéminent. Il m'est arrivé de passer jusqu'à trois semaines sans aller à la selle alors que je mangeais normalement.

À chaque repas, j'avais l'impression d'avoir déjà mangé plusieurs raclettes d'affilée. Pourtant, c'était justement à ce moment-là que j'essayais de retrouver une alimentation plus sereine et plus joyeuse.

Je trouve qu'on ne parle pas assez de ces troubles digestifs. Aujourd'hui, j'ai une immense gratitude d'avoir retrouvé un transit et une digestion confortables. Cela peut paraître banal, mais c'est quelque chose qui peut empoisonner la vie pendant des années.

C'est encore un sujet dont on parle peu parce qu'il touche à l'intimité, au corps et aux toilettes. Pourtant, cela vole littéralement la vie de nombreuses femmes et les solutions proposées restent encore limitées.

Caroline - 00:24:56

Pourquoi j'avais du mal à en parler ? Parce que j'avais l'impression que cela revenait à avouer quelque chose de très narcissique ou de très égocentrique, alors que ce n'était pas du tout le cas. Cette maladie allait totalement à l'encontre de mes valeurs. Je ne suis pas quelqu'un qui se met habituellement au centre de tout ou qui se préoccupe excessivement de son apparence.

Or, l'anorexie m'obligeait justement à être constamment focalisée sur moi-même, mon poids, mes calories, mon alimentation. Cela créait un énorme décalage avec la personne que je suis profondément.

J'avais honte de dire que j'avais peur de grossir, que je comptais les calories ou que je m'interdisais certains aliments uniquement pour rester mince.

C'était mon principal tabou.

J'ai mis environ quatre ans avant d'en parler à mon mari. J'y suis finalement arrivée dans le cadre d'un parcours de PMA. Mon poids commençait à interpeller les médecins. Ils ne me disaient pas directement que j'étais anorexique, mais ils me faisaient remarquer que j'étais très maigre. À l'époque, je pesais 43 kilos pour 1,63 m. Un jour, je lui ai tout dit d'un coup : que j'étais anorexique et que j'avais besoin d'aide parce que je n'arrivais plus à m'en sortir seule.

C'est en réalité le post-partum qui a provoqué ce déclic. Après la naissance de ma fille, tout s'est aggravé. J'ai perdu encore davantage de poids et je suis descendue plus bas que jamais.

Je suis même passée sous la barre des 40 kilos. Quand j'ai vu 39,8 kg sur la balance, j'ai réalisé que je ne pouvais plus continuer ainsi.

Je suis allée voir mon mari et je lui ai dit que maintenant que nous avions une fille, je devais me soigner. J'ai commencé à consulter une psychologue et une diététicienne. C'est à ce moment-là que j'ai véritablement commencé à remonter la pente.

Ce qui me motivait avant tout, c'était mes enfants. Je ne voulais pas qu'ils grandissent en voyant une mère qui évite certains aliments ou qui passe son temps sur une balance.

Je pense sincèrement que cela peut avoir un impact sur eux, peut-être pas immédiatement pendant l'enfance, mais plus tard.

Marie - 00:27:35

Je suis en couple depuis plusieurs années avec mon compagnon. Nous vivons séparément mais la question de vivre ensemble se pose de plus en plus. Dès le début de notre relation, je n'ai eu aucune difficulté à lui parler de mon anorexie. Je n'en ai jamais fait un étendard, mais je n'ai jamais senti non plus le besoin de le cacher. C'est d'ailleurs à cette période de ma vie que beaucoup de choses positives se sont mises en place : ma rencontre avec lui, la reprise d'une activité professionnelle, l'installation dans un nouvel appartement.

Tout cela a contribué à créer un climat favorable au changement.

Il y avait malgré tout certaines difficultés dont je ne lui parlais pas. Par exemple, il adore faire de la pâtisserie et utilise des quantités de beurre impressionnantes. Je n'arrivais pas toujours à lui dire que certains gâteaux pouvaient encore me mettre en difficulté parce qu'une fois devant moi, j'avais du mal à profiter du moment présent sans être obsédée par la nourriture.

Il y avait aussi nos habitudes différentes. J'aime dîner tard alors que lui mange très tôt.

Quand on a souffert d'un trouble alimentaire, les repas prennent souvent une place particulière. Ils représentent du plaisir, du partage, un moment important de la journée.

Lui avait un rapport beaucoup plus fonctionnel à l'alimentation. Il pouvait manger rapidement quelque chose de très simple sans vraiment y accorder d'importance.

Au début, j'avais du mal à verbaliser ces différences parce que je ne voulais pas paraître compliquée.

Avec le temps, nous avons trouvé un équilibre qui nous convient parfaitement. Aujourd'hui, notre façon de vivre et de manger ensemble est devenue très agréable.

Je sais que cette relation contribue énormément à mon mieux-être.

Parmi les conseils que je pourrais donner, le premier serait de se faire accompagner. Nous sommes à une époque où l'on trouve énormément de contenus sur les troubles alimentaires sur Internet ou les réseaux sociaux, mais cela ne suffit pas.

Caroline et moi avons des parcours complètement différents. Il est important de trouver des professionnels adaptés à sa propre situation.

Ensuite, il faut essayer de trouver d'autres sources de fierté que le contrôle du poids. Retrouver du plaisir ailleurs, développer des projets, renouer avec la créativité et reconstruire une vie qui ne tourne plus autour de l'alimentation.

Guérir passe aussi par la reprise de poids, bien sûr, mais la guérison ne se résume pas à ça.

Je trouve que la notion de guérison est encore très mal définie. Beaucoup imaginent que guérir consiste à oublier complètement la maladie ou à ne plus avoir aucune séquelle.

La réalité est beaucoup plus nuancée.

L'essentiel est surtout d'avoir une vie globalement satisfaisante et une alimentation qui n'est plus au centre de toutes les préoccupations.

Caroline - 00:31:01

Je suis complètement d'accord avec tout ce que vient de dire Marie. J'ajouterais simplement une chose : quand on tombe dans cette maladie, on ne réalise pas forcément tout de suite ce qui est en train de se passer. Avoir le cerveau entièrement envahi par l'alimentation n'est pas normal. Quand on pense à la nourriture du matin au soir, quand on se couche en réfléchissant à ce qu'on a mangé ou à ce qu'on va manger, quand on en rêve même la nuit, cela doit interpeller.

Cela ne signifie pas forcément qu'on souffre d'anorexie, mais cela signifie qu'il y a quelque chose qui mérite d'être exploré.

Si l'on souffre en lien avec son poids, son corps ou son alimentation, il ne faut pas hésiter à consulter et surtout ne pas avoir honte d'en parler à un professionnel.

Présentateur - 00:32:01

Marie, Caroline, un grand merci d'avoir témoigné de vos vies avec l'anorexie mentale.

Afin d'apporter un regard complémentaire, nous avons interrogé Nadège Chataignier, psychologue clinicienne spécialisée dans le domaine du handicap et de l'addictologie à la Mutualité Française de la Loire.

Nadège Chataignier - 00:32:25

Je trouve que ce sont déjà deux femmes très courageuses, qui osent parler de leur maladie, l'anorexie. On perçoit bien tout le cheminement qu'elles ont dû accomplir pour en arriver là.

Elles parlent à la fois d'elles-mêmes et de la maladie. Il est d'ailleurs important de distinguer plusieurs dimensions : la maladie elle-même, c'est-à-dire l'anorexie puis parfois la boulimie ; la personne malade, qui oscille entre restriction et crises ; et enfin la personne qu'elle devient après la guérison.

Je trouve qu'elles font une analyse très juste de leur parcours. Pour moi, ce sont avant tout des expertes de leur propre maladie. Ce sont elles qui la connaissent le mieux.

On comprend bien à travers leurs témoignages que l'anorexie mentale commence lorsque la question du poids n'est plus le véritable objectif. Elle devient alors une véritable addiction comportementale.

Leurs témoignages sont précieux et touchants. Ils permettront certainement à d'autres personnes en grande souffrance de se reconnaître et d'oser parler. Et oser parler, c'est déjà le début de la thérapie.

Présentateur - 00:33:27

Est-ce que leurs parcours sont assez similaires à ceux que vous avez l'habitude d'entendre en entretien ?

Nadège Chataignier - 00:33:33

Je retrouve effectivement le tableau clinique classique. Pour toutes les deux, l'adolescence apparaît comme une période charnière. C'est une période complexe, marquée par les transformations corporelles, les questionnements identitaires et parfois un profond mal-être.

On retrouve souvent ce besoin de contrôle du poids.

Il y a évidemment l'adolescence, mais il peut aussi y avoir un traumatisme. Cela peut être une violence physique ou verbale, la disparition d'un proche ou encore un traumatisme sexuel, comme dans le cas de Marie. Ce sont des situations que l'on retrouve régulièrement dans les parcours de personnes souffrant de troubles alimentaires.

Dans environ 70 % des cas, c'est un régime associé à un mal-être qui amène progressivement à l'anorexie. Dans environ 15 % des cas, on retrouve un état dépressif ou un traumatisme majeur.

L'anorexie mentale peut alors apparaître pour le cerveau comme une solution face à la souffrance. La psychorigidité, le contrôle permanent et l'émoussement émotionnel permettent parfois de mettre à distance certaines conséquences du traumatisme.

Présentateur - 00:34:40

Quels conseils pourriez-vous donner aux auditeurs ou aux auditrices qui se reconnaîtraient à travers certains symptômes décrits par Marie et Caroline ?

Nadège Chataignier - 00:34:49

Le premier conseil est de se faire aider. Lorsqu'on souffre d'un trouble alimentaire, on se sent souvent très seul face à une immense souffrance.

L'important est donc d'oser en parler, comme l'ont fait Marie et Caroline. Parler à sa famille ou à des proches permet aussi de déculpabiliser, car l'anorexie n'a pas une seule cause.

Il existe des facteurs génétiques, des facteurs sociétaux avec cette pression autour de la minceur, de la performance physique ou du sport excessif. Il y a également toutes les difficultés liées à l'adolescence et au rapport au corps.

Il faut aussi apprendre à lutter contre certaines croyances erronées, comme l'idée que manger fait forcément grossir.

Le travail thérapeutique consiste d'abord à comprendre les enjeux de la reprise de poids et ce qu'il se passe réellement dans le corps. Il s'agit ensuite de modifier les comportements dysfonctionnels, les rituels, les compulsions de contrôle et l'hyperactivité physique.

Un autre axe fondamental concerne la confiance en soi et l'estime de soi. Cela passe notamment par le fait de retrouver des relations sociales et familiales plus positives.

La thérapie familiale est d'ailleurs un outil particulièrement efficace. Les chances de guérison sont souvent meilleures lorsque la famille est associée au processus thérapeutique.

Présentateur - 00:36:23

Comment peut-on mieux vivre au quotidien avec une anorexie mentale ou même réussir à la dépasser ?

Nadège Chataignier - 00:36:30

La première chose est de libérer la parole. Il faut pouvoir parler de la maladie sans honte, sans jugement et en gardant à l'esprit qu'elle se soigne.

Il faut également accepter qu'à certains moments de la vie, notamment lors d'événements douloureux, une certaine fragilité puisse réapparaître. Dans ces périodes-là, il ne faut pas hésiter à reprendre contact avec les professionnels qui nous accompagnent et à prendre du temps pour soi.

Les thérapies cognitivo-comportementales, les TCC, sont particulièrement adaptées aux troubles du comportement alimentaire.

Par exemple, elles proposent parfois l'utilisation d'un carnet alimentaire thérapeutique dans lequel la personne peut noter ce qu'elle mange, ce qu'elle refuse, ce qu'elle ressent et les difficultés qu'elle rencontre au quotidien.

Cet outil permet aussi de mettre des mots sur les émotions. Car bien souvent, chez les personnes souffrant d'anorexie, les émotions ont longtemps été mises à distance. Les écrire permet de les identifier, de mieux les comprendre et de ne plus les juger.

Pour avancer, il est également important de se fixer des objectifs simples et réalistes, de retrouver le goût des petites choses du quotidien et d'apprendre à vivre davantage dans l'instant présent.

Retrouver un rythme de vie équilibré est essentiel.

Il faut aussi accepter que le temps fasse partie du processus. Les comportements ne changent pas du jour au lendemain, tout comme les pensées. Cela demande du temps, de la patience et beaucoup de bienveillance envers soi-même.

Or, ce n'est pas simple lorsque l'on est perfectionniste. Il faut apprendre progressivement à lâcher prise.

Les rechutes existent, comme dans beaucoup d'addictions. Le chemin peut être long, mais chaque rechute permet aussi de mieux comprendre la maladie et de renforcer les possibilités de guérison.

Il est tout à fait possible d'avoir une vie épanouissante, de construire des projets et d'avancer comme n'importe qui. L'essentiel est d'être bien accompagné et de trouver un projet de vie qui ait du sens pour soi.

Présentateur - 00:39:03

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