Transcription du podcast : Vivre avec l’alcoolisme - témoignages de Gisèle et Laura

Retrouvez sur cette page la transcription du podcast "Vivre avec l’alcoolisme : témoignages de Gisèle et Laura", 12eme épisode de la série "Maladies chroniques au féminin".

Épisode 12 - Vivre avec l’alcoolisme : témoignages de Gisèle et Laura

Gisèle (00:00:00)

Au début, ça a été comme un ami, comme une béquille qui m'a accompagnée. Mais au bout du compte, puisque c'est une maladie progressive, c'est devenu mon ennemi mortel.

Présentateur (00:00:12)

Maladies chroniques au féminin, en parler sans tabou. Le podcast qui libère la parole des femmes et éclaire la face cachée des maladies chroniques. Aesio Mutuelle a voulu recueillir le témoignage de ces femmes courageuses, trop souvent murées dans le silence par crainte de gêner, de paraître faible ou d'inquiéter leur entourage. Aujourd'hui, elles nous disent tout : leur quotidien, leur intimité, leur combat, sans tabou. Dans cet épisode, nous rencontrons Gisèle, 80 ans, et Laura, 27 ans, dont le prénom a été modifié. Deux femmes, deux générations, un même combat. Elles font partie de l'association des Alcooliques Anonymes. Gisèle, factrice à la retraite, est divorcée. Elle a 2 enfants et 5 petits-enfants. Laura est aide à domicile et vit en couple. Toutes les 2 nous partagent sans filtre l'impact de l'alcoolisme dans leurs vies respectives. C'est Laura qui commence.

Laura (00:01:18)

Alors, j'ai commencé à boire quand j'étais petite, à goûter des verres d'alcool lors de repas de famille, mais sans plus. Et là où j'ai commencé vraiment à. à consommer de l'alcool de façon importante. Ça a été dans mes années prépa. J'ai fait une classe préparatoire et à ce moment-là, il y avait des soirées où j'ai découvert l'alcool à profusion parce que là c'était en illimité. J'avais 18 ans. Et là, j'ai vraiment commencé à ponctuellement boire sans modération. En fait, c'était compliqué pour moi, chez moi ça se passait très mal. Et quand je consommais, c'était plus facile pour moi de rentrer chez moi. Donc ça a duré 2 ans. Je buvais ponctuellement mais régulièrement et sans modération. Et ensuite, je suis rentrée en faculté et là, ça a été la porte ouverte. J'ai fait des soirées étudiantes, j'allais chez des amis, donc on faisait des soirées soi-disant jeux de société. Et en fait, moi, j'y allais principalement pour boire démesurément. Très vite, je me suis rendue compte que si j'acceptais d'aller à ces soirées, ce n'était pas pour m'amuser, c'était pour voir. Donc là, ça a commencé à faire tilt. Après, je me souviens, pour mon anniversaire, je m'étais acheté une bouteille, le vin blanc pêche, je m'en étais acheté une bouteille pour mon anniversaire et je l'ai bu toute seule, comme ça, sans personne autour de moi. J'avais conscience qu'il y avait quelque chose de pas normal, mais en même temps, comme autour de moi, tous les autres étudiants buvaient, je me disais bon, c'est peut-être pas si grave que ça, je suis jeune, je fais la fête et puis bon, c'est un mal pour un bien parce que moi ça m'aide à ça m'anesthésie un peu. Et ensuite, j'ai quitté le domicile parental, donc après la fac, et là je suis arrivée dans le Gers, je suis passée à la vitesse supérieure en fait, donc je travaillais dans le monde agricole. Tout était occasion à boire. Alors là, vraiment, je buvais pratiquement tous les jours et ma vie était principalement orientée vers la recherche d'alcool. J'allais voir des matchs de rugby, c'était pour picoler. J'allais chez mes voisins, c'était pour picoler. J'invitais mes voisins, c'était pour picoler. Enfin partout, partout où j'allais, c'était pour picoler. Je faisais exprès d'aller dans différents magasins acheter mon alcool pour ne pas être repérée par les vendeurs. Je piquais de l'alcool dans l'armoire d'alcool de la maison où j'habitais. J'habitais avec une Réunionnaise qui faisait du rhum arrangé, donc j'ai tapé dans tous ces rhums arrangés. Ils n'avaient pas le temps de s'arranger ces rhums, vraiment ça a diminué au fur et à mesure. Mais moi j'avais l'impression que ça ne se voyait pas. Là je pense que j'étais dans du déni, vraiment, parce que ma consommation n'était pas du tout normale. Je buvais accompagné pour ce qui était de l'après-midi, pour faire l'apéro, parce que je finissais assez tôt, ma journée commençait tôt, donc je finissais tôt, donc je pouvais faire l'apéro assez tôt. Et après, par contre, j'en cassais aussi dans ma chambre pour boire en cachette. Ou alors ce que je faisais, j'avais toujours un tire-bouchon dans ma poche, parce que moi je buvais beaucoup de vin puisque je pouvais en avoir gratuitement, j'avais mes contacts. Et là, je sortais de chez moi. Je prenais ma bouteille cachée comme ça sous ma veste, mon tire-bouchon, et je buvais. Enfin après, je me rappelle pas trop souvent, je me rappelle pas comment je rentrais chez moi. C'était plus pour m'aider à dormir, pour apaiser mes angoisses.

Gisèle (00:04:46)

Bah, ça a été plutôt à la mort de maman qui est morte à 61 ans. Et il faut dire aussi que mon papa était alcoolique. Donc pendant des années, j'ai subi un peu aussi ce qui s'appelle les dommages collatéraux de la maladie de mon père, qui était violent avec maman. J'avais déjà rencontré le père de mes enfants, mon ex-mari, et là aussi, moi je sais que j'ai une base comme ça d'angoisse, parce que c'est suite à une souffrance première, je ne sais pas si je peux la dire maintenant, mais enfin bon, j'ai quand même été violée par un de mes frères pendant des années. J'avais 8 ans à l'époque, pendant des années. Ça a été, je pense, un anesthésiant parce que j'avais cette. je n'en parlais pas bien sûr, et je pense que cet alcool m'a permis de continuer à construire une vie avec tout ça quoi, avec cette souffrance première. Et quand j'ai rencontré le père de mes enfants, il m'invitait au resto et à ce moment-là, l'alcool est entré dans ma vie. d'une manière même presque rapide, je trouvais que ça me faisait une espèce de flash, du truc, ça m'allait bien quoi, ça m'allait bien. Et ensuite après, moi à l'époque, je ne voulais ni me marier, ni avoir des enfants parce que je sentais déjà que j'avais été salie et que je ne pouvais pas être à la hauteur d'avoir des enfants. Voilà. Et ensuite après, ? Ben je me suis mariée 3 mois après la mort de maman. J'étais dans une période de deuil à l'époque, elle est morte en 68 et donc voilà, ça a continué comme ça. Et puis mon premier premier fils est arrivé au bout de 4 ans. Je buvais, mais épisodiquement. C'était épisodique, tout à fait épisodique au moment de repas. Mais il y avait une chose que j'aimais beaucoup, j'avais un goût de luxe un peu, c'était le champagne et à chaque fois je disais « on va acheter une bouteille de champagne » et puis évidemment moi j'avais tendance quand même à vider les verres. Mon ex-mari n'avait pas du tout cette maladie-là. Je me suis occupée quand même de mon père après la mort de maman pendant neuf ans où les enfants sont arrivés, je m'occupais de mon père et l'alcool m'a aidé. m'a aidé à ce moment-là à tenir parce que c'était pas simple. Je pense que dans ma vie il a fallu des alcools qui petit à petit sont devenus de plus en plus forts. Le champagne c'était léger tout ça, mais après quand j'ai failli mourir en 2003, j'ai quand même fini à la bouteille de whisky au goulot. Ça a duré pas mal d'années mais à chaque fois progressif, ça m'a aidé à tenir dans plein de domaines. Au début, ça a été comme un ami, comme une béquille qui m'a accompagnée, mais au bout du compte, puisque c'est une maladie progressive, c'est devenu mon ennemi mortel. Mon ex-mari n'était pas toujours là et surtout, ce qui était très important de dire, c'est que je m'appelais Silence. J'avais la sensation que j'exécutais, je faisais les choses, mais je ne disais rien. C'est comme si j'étais un peu la servante du clan d'hommes, j'étais complètement dans le déni. parce que je connaissais les ravages qu'avait fait l'alcool de mon père, donc moi en aucun cas j'allais être rattrapée par cette maladie là, c'était pas possible pour moi. J'étais sous emprise en fait, j'étais sous l'emprise de l'alcool, mais je ne m'en rendais pas compte. J'exécutais toutes les choses un peu comme une forme de robot où je ne me respectais pas. Et dans ce clan d'hommes là, Moi, j'ai jamais eu de sœur, ni de ni de fille, donc et ce clan d'hommes là, j'avais j'avais cette sensation où j'étais pas du tout à ma place. Moi, je cachais, je cachais, mais mon ex mari s'en rendait bien compte et je me souviens toujours qu'un jour, ça aussi c'est important de le dire. Un jour, il a été voir son médecin et donc il est revenu. Puis il m'a dit "J'ai parlé de toi à mon médecin et son médecin était un médecin légiste." Mais comment tu peux parler de moi, tu vas pour toi et tu parles de moi. Il m'a dit qu'est-ce qu'il y a à faire docteur ? Et bien il lui a répondu qu'il n'y avait rien à faire. Et quand mon ex-mari m'a ramené cette phrase-là, j'ai dit bon, puisqu'il dit qu'il n'a rien à faire, donc je peux continuer, je peux m'autodétruire. Parce que je savais que c'était de l'autodestruction. C'était la honte de mon enfance qui était là. J'étais salie, j'étais humiliée et ma vie n'avait Qu'une chose à faire, c'est bah, c'est de continuer. J'ai fait une tentative de suicide à l'âge de 38 ans, c'était un appel au secours. En fait, c'était par des médicaments, mais il y avait pas d'alcool. Je me souviens de ça aussi. Je rejoins ce qu'a dit Laura tout à l'heure, se cacher et ainsi de suite, parce que c'était ça aussi ma vie, c'était boire en cachette.

Laura (00:09:51)

Le déclencheur, le premier déclencheur, ça a été. un Noël que j'ai passé avec des amis. En fait, ce Noël là s'est très mal passé et je me suis mise à enchaîner bière sur bière sur bière sur bière et parce qu'il n'y avait que ça, il n'y avait pas d'alcool fort ni rien, donc pour m'anesthésier, je me suis mise à enchaîner les bouteilles de bière. Et là, mes amis m'ont dit « arrête, tu bois trop Après les mots exacts je ne les ai plus en tête, mais ils ont mis le doigt sur le fait que ma consommation elle n'était pas normale. Ça m'a fait bizarre parce que jusqu'à présent ils me le disaient mais pas aussi frontalement. Et donc moi j'ai eu, je me suis dit bon allez, bonne résolution pour la nouvelle année, donc je vais essayer de trouver une solution. Et j'ai contacté donc par mail un centre d'addictologie qui m'a dit que je pouvais entrer dans une cure très rapidement mais ça m'a fait peur parce que moi j'avais mon travail, je ne me voyais pas et puis je crois que je n'avais pas encore admis que j'étais alcoolique donc c'était trop d'investissement pour moi et j'ai envoyé un mail aux Alcooliques Anonymes en me disant de toute façon au fin fond du Gers, il n'y aura pas de groupe Alcooliques Anonymes donc j'aurais fait la même démarche et je pourrais dire bon il n'y a pas de solution donc je continue à boire. Sauf que Il y avait un groupe à 20 minutes de chez moi en voiture qui m'a répondu très rapidement. J'ai mis un mois à me décider à y aller et moi j'avais tout compris donc avant d'aller en réunion, j'ai bu un grand verre de chivas pour me donner du courage. Voilà. Donc déjà je suis pas venue abstinente, j'ai rien compris à ma première réunion, je me sentais pas à ma place parce que les personnes n'avaient pas du tout mon âge et je me disais bon j'ai peut-être pas assez bu pour être ici, je je me trouvais je pense au fond des excuses pour me dire que j'étais pas à ma place en fait. Mais pendant 3 mois, tous les vendredis, j'y allais, mais je buvais quand même. Mais pendant le trajet d'aller, pendant le trajet retour et pendant la réunion, je buvais pas. Et au bout de 3 mois, ça a été le Covid, les réunions ne se sont plus tenues en présentiel et pour moi ça a été la bonne excuse, j'ai arrêté d'aller en réunion et j'ai continué à boire. Et en fait, pendant tout ce temps-là, j'ai pas arrêté de boire parce que j'étais pas encore sortie du déni. Pour moi, j'étais pas comme les autres personnes, j'étais pas alcoolique et puis j'étais pas prête non plus à laisser ce. C'était mon somnifère, c'était mon anxiolytique, comme tu disais tout à l'heure Gisèle. Et j'étais pas prête à laisser ça parce que je savais pas comment faire ça. Et en fait, même si ma vie ne tournait qu'autour de l'alcool, j'avais quand même mon travail et en fait mon travail a pris fin. parce que c'était du travail saisonnier et je me suis mise à boire le soir toute seule, le matin je cuvais, l'après-midi j'allais acheter mon alcool, je buvais, je cuvais et c'était ça mon quotidien en fait. Et ça c'est devenu tous les jours, tous les jours, tous les jours, je n'avais plus de vie sociale, je me douchais exceptionnellement, je ne mangeais plus rien, je perdais du poids à vue d'oeil, enfin mon seule alimentation c'était l'alcool. Et un jour, je me suis retrouvée chez mon voisin. Je sais pas, j'avais trop bu, j'étais pas bien. Et la police est arrivée. Je sais pas qui a appelé la police. Je me rappelle pas trop ce qui s'est passé ce soir-là. Et j'ai eu honte que les flics soient venus. Bon, ils ont rien fait. Je lui ai dit de rentrer chez moi. Et j'ai eu un tel sentiment de honte que je me suis dit c'est plus possible. J'avais ce qu'on appelle toucher mon fond en fait. Là je me rendais compte que si je continuais comme ça, soit j'allais en mourir, soit il allait m'arriver des problèmes. J'ai rappelé des amis que j'avais des Alcooliques Anonymes pour leur demander de l'aide et en fait il y avait des réunions en présentiel qui avaient repris donc je m'y suis rendue. J'ai posé mon verre un lundi et la réunion c'était le jeudi. Et en fait entre le lundi et le jeudi, j'ai l'impression qu'on m'arrachait les membres. Vraiment c'était. C'était horrible. J'avais honte, j'osais pas sortir de ma chambre. Je savais pas quoi faire de mes journées. Parce que mine de rien, ça prend du temps de boire et quand on ne boit plus, qu'est-ce qu'on fait de la journée ? Ça je savais pas trop quoi faire. Je me suis dit que j'arriverais pas à survivre jusqu'au jeudi, vraiment. J'avais des sueurs, je me sentais pas bien, mais j'ai tenu, je sais pas trop comment, franchement. Je me disais que j'avais envie, pour une fois, d'aller en réunion sans avoir bu. Et ça a commencé comme ça. En fait, je m'apprêtais à déménager pour la Haute-Garonne. Je me suis vue dans mon petit appart toute seule et je me suis dit que si je reprenais l'alcool, j'allais en mourir, vraiment. Et puis j'en avais marre, j'étais vraiment au bout du rouleau en fait. Et il y avait une solution et je me sentais prête à la prendre. Et je m'avouais enfin que j'étais alcoolique aussi. Avant, j'allais en réunion, je disais mon prénom mais je ne disais pas que j'étais alcoolique. Et là, cette réunion du jeudi, je l'ai dit. Ça a été important pour moi parce que je me suis enfin avouée.

Gisèle (00:15:15)

Moi je rejoins le discours de Laura, c'est une maladie qui est compulsive et pour se sortir de cette pulsion, de cette pulsion de prendre le fer, c'est quand même extrêmement difficile. Moi il y a eu deux choses qui se sont passées, il y a eu un accident de voiture, j'avais été chez des personnes qui m'avaient invité Et j'avais bu du vin de groseille qui tape au casque, comme on dit. Voilà. Et là, j'avais eu un accident de voiture et je m'étais fait très peur. Je n'ai pas eu de dommages physiques, mais la voiture quand même a été et j'étais un peu honteuse de rentrer chez moi après. Voilà, de dire j'ai eu un accident de voiture. Voilà, ça a continué quand même parce que j'étais toujours dans le déni. Je me suis dit faudrait peut être que j'arrête quand même, mais bon. Je crois que j'ai essayé d'arrêter. Je suis plus très sûre de tout ça. Pendant quelques temps, j'ai essayé de toucher à l'alcool. Et puis bien sûr, Ben est arrivé ce qui est arrivé. Comme je suis malade de mes émotions et surtout de mon orgueil parce que ça fait partie de ma maladie, j'ai rechuté sur une bière sans alcool alors qu à l'époque il y avait quand même 0 5 je crois pourcentage d'alcool. Voilà. Donc j'avais quand même été abstinente pendant quelques temps, quelques années je pense même. C'est un peu plus vague dans mon esprit. Suite justement parce que j'avais j'avais tout cassé dans ma vie. J'avais construit une maison avec mon ex mari, une maison neuve où je suis restée 14 mois et je suis partie avec un monsieur par passion. Donc j'ai tout perdu. J'ai perdu dans le divorce qui a duré 5 ans, j'ai tout perdu en fait et l'alcool m'a rattrapé. À ce moment-là, parce que c'était difficile, et il se trouve que cet homme, je crois qu'il a, je crois aujourd'hui, mais il n'y a que lui qui peut le dire, avait la même maladie que moi. Et donc, le bah c'est pareil, le dernier Noël, ça s'est très mal passé où on s'est bagarré tous les 2, ça a été atroce. Et à ce moment-là, je me suis dit là, il va falloir que je parte parce qu'on s'était mis en couple pendant près de 4 ans et un jour, je sais pas ce qui s'est passé, j'ai repris le de. Voilà, je me suis fait respecter parce que là, j'étais sous emprise avec cet homme. J'étais vraiment sous emprise. Bon, et là, j'avais touché. Je crois que j'avais vraiment touché mon fond, ou presque, ou presque. Ça, c'était en 2002, donc je déménage et je décide de vivre seule. Évidemment, cet homme a continué à squatter chez moi parce que l'emprise, c'est pas facile. Bien sûr, je buvais, je buvais en cachette. Je vivais seule, mais je cachais mes bouteilles dans la salle de bain, derrière les torchons, enfin les serviettes et tout ça, alors que je vivais seule, où je planquais mes bouteilles derrière la cuisinière, un truc comme ça. C'était complètement, mais ça m'avait complètement détruit le cerveau quand même, cette histoire d'alcoolisation. Je continuais à ce moment-là à travailler quand même. J'avais eu un problème de dos quand même assez difficile et donc j'étais recyclée au centre de tri. Quelques temps après est arrivée la fameuse canicule de 2003, nous y voilà. Moi, je me trouvais seule dans mon appartement et j'avais mis la télé et on disait aux gens il faut boire, il faut boire. Et là, je devais garder mon premier petit-fils. Mon fils aîné devait déménager et avait une mutation en région parisienne et m'avait demandé de le garder. Et moi, je m'étais préparée depuis quelques temps déjà à garder ce petit bout de chou. On me le confiait pas trop, j'étais contente comme tout, mais seulement voilà. Mon angoisse, l'angoisse était repartie. L'angoisse, c'est à dire que je m'étais préparée et j'attendais. Et ce côté d'attendre, ça m'a relevé beaucoup de choses de mon enfance, de plein de trucs comme ça, difficiles. Et à ce moment-là, au lieu de prendre le téléphone et dire qu'est ce que tu fais ? Eh bien, j'ai pris ma dernière bouteille de whisky que j'avais sous la main et que j'ai bu au boulot. Et ce jour-là, vraiment ce jour-là, j'ai failli crever parce que dans l'alcool, On appelle ce mot crever parce qu'on parce qu'on est tout seul et que l'alcool nous a rattrapé. Dire mourir, c'est même plus le terme, c'est crever. Voilà, crever dans cette solitude là. Et je pense que je suis rentrée dans un coma éthylique. Ça a duré quelques heures et le téléphone m'a réveillée à ce moment-là. J'aurais dû mourir, je sais pas encore aujourd'hui ce qui s'est passé. Moi je dis toujours que c'est comme un miracle quoi. Et le téléphone m'a réveillée et là, j'ai dit le dernier mensonge. j'ai fait la sieste, je ne t'ai pas entendu. Et ils sont venus frapper à ma porte, bien sûr. il y a un déclic, il va falloir quand même que je fasse quelque chose parce que c'est la honte complète. Le mot de honte, Laura, que tu disais, c'est ça, c'est la honte. On te confie un petit bout de chou qui a deux ans et tu n'es même pas à la hauteur, tu n'es même pas capable de le garder. Voilà. Alors il m'a dit "Bah écoute, nous on était pressé, on avait un avion à prendre et on l'a, on l'a laissé chez les voisins." Le lendemain, j'avais un rendez-vous avec une amie, j'y suis allée avec des lunettes, j'étais pas fière de moi, des lunettes de soleil et tout. Et là, c'est la première fois que je suis sortie du déni et j'ai dit je crois que j'ai un problème avec l'alcool. Et là, cet ami qui était allé dans une réunion, ce qu'on appelle chez nous une réunion ouverte. une fois par mois en alcoolique anonyme. Et là, les personnes qui sont désireuses de se renseigner ou qui sont de la famille et ainsi de suite peuvent venir, qui n'ont pas cette maladie, mais qui peuvent venir se renseigner. Et là, elle m'a dit, elle travaillait dans le social, elle m'a dit on m'avait invité et j'ai pris des numéros de téléphone, des adresses. Elle m'a donné tout ça et elle m'a dit une phrase que je redis je ne peux pas faire pour toi ce que toi tu dois faire pour toi même. Ça m'a fait tilte dans ma tête. Le soir, il y avait un gros feu d'artifice dans ce village là. Il y avait un cœur immense comme ça, un cœur immense. Et là, c'était comme un signe, comme un signe pour moi. Je me suis dit, au fond, peut-être si je commençais, au lieu de me détruire, et si je commençais un peu à m'aimer. Je dis avec beaucoup d'émotion, parce que pas mal d'années après, je me suis rendue compte que j'ai eu une chance extraordinaire. Et curieusement, à cette première réunion, j'ai eu l'impression que, enfin, j'avais 57 ans. C'était un mois après être mis à la retraite, un mois pile jour pour jour. Et j'avais l'impression que, enfin, après toutes ces années de galère, j'étais arrivée à ma place. J'étais arrivée chez moi, qu'il y avait des gens qui se disaient être malades, mais en fait, ils avaient l'air joyeux et je me dis pourquoi pas ? Pourquoi ne pas essayer ? Donc j'ai mis de la bonne volonté dans ma vie et je me suis dit, eux, ils savent. Ils se disent malades, alcooliques, mais peut-être qu'ils ont raison et peut-être que peut-être que je le suis aussi. Et là, j'ai dit de suite que je. On m'a dit que c'était une maladie. Alors là, le mot maladie, ça m'a fait tilt quand même aussi. Parce que pour moi, c'était la honte, c'était la dégradation, c'était une maman alcoolique. Ouais, ça fout mal quoi, ça le fait pas. Et là, j'avais l'impression qu'il y avait une lueur d'espérance dans ma vie.

Laura (00:22:44)

Et le corps dans tout ça ? Et bien moi, vu que je ne mangeais plus, le seul aspect nutritif c'était l'alcool. J'étais tombée vers 46-45 kilos. J'étais vraiment très maigre en fait. J'étais affaiblie, j'étais enfin\... J'avais l'impression d'être devenue une loque. C'est comme ça que je me disais parce que je me lavais pratiquement plus, je prenais plus soin de moi, je me peignais plus. Je m'habillais avec le premier truc qui me venait. Enfin, ma chambre, c'était une horreur entre les cadavres de bouteilles, elle n'était jamais aérée. D'ailleurs ma voiture aussi, les bouteilles s'entrechoquaient parce que je cachais mes bouteilles vides dans ma chambre et dans ma voiture. Parce qu'on avait un container pour les bouteilles, mais pour éviter que ceux avec qui je vivais se rendent compte que je buvais à outrance, je ne mettais pas les verres là. Donc mon corps il a vraiment été très impacté, très affaibli, avec une image de moi-même qui était totalement à 0. quoi. Moi, de toute façon, je ne me supportais pas, je me regardais plus dans un miroir et j'avais plus l'habitude de prendre soin de moi. Et petit à petit, en fait, une fois en réunion, j'ai entendu quelqu'un dire habille-toi et montre-toi. Et en fait j'ai commencé, ça a fait tilt dans ma tête et j'ai commencé à faire attention à la façon dont je m'habillais pour venir en réunion parce que c'était un des seuls trucs au final que je faisais au tout début quand j'ai posé le verre. Et ça m'a fait du bien de prendre le temps de sentir bon, de mettre des vêtements qui me plaisaient, j'ai commencé à faire aussi attention à essayer de reprendre une alimentation normale, me faire plaisir. J'ai eu l'occasion de regarder des photos de quand j'étais dans l'alcool. La plupart, je les ai supprimées d'ailleurs parce que je supportais pas de me voir quand j'avais bu avec ce regard absent. J'étais un peu rougeaude, ça se voyait qu'il y avait quelque chose qui allait pas en fait. Et quand je compare le avant et le après, il y a quand même une sacrée différence. J'ai appris à m'aimer petit à petit. Alors bon, on est pas encore sur du 100% mais. Mon image de moi-même s'est nettement améliorée depuis que j'ai arrêté l'alcool, ça c'est sûr. Claire.

Gisèle (00:25:08)

Bah il a fallu reconstruire tout finalement parce que j'avais perdu la maîtrise de ma vie dans tous les domaines. J'avais 57 ans, je crois que j'ai à ce moment-là, j'ai dû développer ce qu'on appelle de l'hypertension et curieusement, je suis tombée dans une autre addiction, être acheteuse compulsive dans les fringues. Chez moi quand on vient, c'est un magasin de fringues. Mais j'en donne, mais j'en j'en donne beaucoup maintenant. Mais c'est vrai que physiquement, c'était ce qu'a bien dit Laura, boursouflé. J'avais pas perdu de kilos, j'avais pas perdu tout ça. Je pense que j'avais dû en prendre peut être, mais ça avait des dommages à cet âge là quand même. J'ai passé la ménopause comme j'étais amoureuse, donc ça s'est très bien passé. Ça avait été remplacé par autre chose, par probablement le fait d'avoir une passion, tout ça, j'avais pas eu de truc. Mais après, encore maintenant, il y a des reliquats de tout ça, parce que c'est une maladie qui est quand même physique. Après, j'ai fait de l'ostéoporose, donc j'ai une prothèse de la hanche depuis maintenant une douzaine d'années. Il n'y a pas eu trop de dégâts, je crois, au niveau du foie, il y a eu des blancs dans ma vie. Au niveau de mon de mon cerveau, il y a plein de choses où j'ai zappé. C'est vrai, il y a quand même des dommages qui sont là et qui sont irréversibles.

Laura (00:26:37)

Alors moi, du coup, comme j'avais quitté le domicile parental, donc je vivais chez la mère d'un ami, son compagnon de l'époque, et les 2 sœurs de mon ami. Eux, du coup, je m'isolais pour pouvoir boire tranquillement. Par exemple, on avait une sorte de piscine gonflable et ils me disaient est-ce que tu veux venir dans l'eau avec nous ? Ah non non, j'ai un truc à faire et c'était l'occasion pour boire sans que. Eux ils étaient à la piscine donc j'étais tranquille, donc moi je pouvais enchaîner tranquillement. Au bout d'un moment, ils m'invitaient plus, mais je pense qu'ils savaient très bien pourquoi je venais pas. Parce que mine de rien, je devais sentir l'alcool mais après je me cachais beaucoup en leur présence pour pas être jugée. Donc moi aussi je cachais mon verre quand je faisais la vaisselle, j'avais toujours mon verre. de pastis ou autre, et je le planquais sous l'évier par exemple. Hop, il y a quelqu'un qui arrive, je planque. Je me suis isolée pas mal, surtout au fur et à mesure, donc quand vers la fin j'avais plus du tout d'activité. Je travaillais plus, j'avais plus cet élan-là de devoir me lever le matin, de sociabiliser, donc là, j'avais coupé vraiment tout contact et je m'étais isolée sur moi-même. Au boulot, je buvais pas, ou alors des fois le midi parce qu'on avait un frigo avec du vin, Mais sinon, je buvais pas. Par contre, comme je finissais tôt, après j'allais direct à l'apéro. Quand j'allais travailler le matin, ça allait, mais l'après-midi, j'avais hâte de terminer pour aller boire. C'était une consolation en fait, un but. « Ah ben enfin, c'est l'heure, je vais pouvoir aller boire. » Après, au boulot, on ne m'a jamais dit que je buvais ni rien. Après, quand j'étais étudiante, par contre, c'est arrivé que j'avais trop bu et que j'aille pas en cours le lendemain parce que j'avais trop bu. où j'étais étudiante à côté, je bossais, je profitais, je loupais les cours pour me reposer, pour être en forme, pour aller bosser. Après, par contre, j'avais eu un boulot que j'ai gardé un mois parce que j'ai eu un accident de voiture. Alors, j'étais pas alcoolisée mais j'avais mal dormi la veille parce que j'avais passé la nuit à boire. Je me suis endormie au volant en rentrant chez moi, j'ai fini par être virée, je pense que cet accident en a été une des causes. Après ce qui est sûr c'est que j'étais pas à 100 % au travail, ça c'est sûr.

Gisèle (00:28:58)

Avec la famille ça a été compliqué. Encore aujourd'hui, encore aujourd'hui mes fils, je pense que mes fils n'acceptent pas, en tout cas mon fils aîné, pour lui c'est une forme de honte, de déchéance. Les rapports sont complexes mais je pratique ce qu'on appelle chez nous le détachement avec amour. C'est-à-dire que je lui envoie beaucoup d'amour et il est probablement dans l'incompréhension, mais c'est son parcours de vie à lui. Et voilà, et donc c'est un peu plus compliqué. Le second comprend un peu plus parce que je crois qu'il a un peu plus de bienveillance. Ça a fait beaucoup de vide autour de moi. Et puis en plus, moi je suis arrivée dans ce mouvement, j'étais juste à la retraite. Heureusement que j'ai pu m'accrocher parce que quand vous côtoyez beaucoup de monde et puis que du jour au lendemain vous. vous n'êtes plus rien, vous n'avez plus ce sentiment d'être utile, de faire quelque chose, d'avoir un côté convivial et tout ça. Je pense que le mouvement m'a sauvée à ce niveau-là aussi. Alors dans le boulot, je m'efforçais de boire beaucoup de café mais je ne buvais pas d'alcool quand j'étais en voiture ou à bicyclette. Je buvais beaucoup le soir chez moi. Ce que je faisais l'après-midi surtout, alors là je trichais parce que ça aussi c'est une maladie où on triche beaucoup d'abord avec soi-même. Alors je me faisais jus d'orange, je pressais du jus d'orange, une ou deux oranges et j'y mettais dedans sous du cognac ou de l'Armagnac. Je n'avais pas besoin de beaucoup de quantité d'alcool. Je crois que dans ma morphologie, je n'avais pas besoin de beaucoup de quantité mais qui faisait de suite un effet bœuf. Donc j'allais me coucher tôt, Et puis je reprenais mon boulot tôt le matin, je recommençais, je me levais tôt à 5h ou un truc comme ça quoi. On va dire que j'ai pu exercer mon métier de factrice véritable. J'étais recyclée au centre de tri. Là, je consommais et j'arrivais, comment on appelle ça, bourrée ? J'arrivais bourrée et il arrivait que je m'endorme devant le casier de tri. parce que je triais le courrier et j'avais quand même des, comment on va dire ça, des supérieurs bienveillants parce qu'à un moment donné, je me rappellerai, il y en a un qui m'a dit "ah bah ça y est elle est revenue, elle est revenue avec nous". Je m'étais endormie sur la chaise, voilà. Ah oui vers la fin, c'était terrible.

Laura (00:31:31)

J'étais pas en couple à ce moment-là quand je buvais et maintenant par contre je suis en couple mais il n'y a pas de problème concernant l'alcool. Lui ne boit pas, moi non plus. Je suis consciente de ce que je dis, de ce que je fais donc je vis la relation à 100%. Moi ce qui m'a aidé c'est de pouvoir en parler. Les réunions ça m'a beaucoup aidé parce que c'était un endroit et c'est toujours un endroit où je peux me confier, dire ce que je ressens, poser mon sac en fait et repartir plus légère. Pour moi en tout cas, parler ça m'a libérée et ça m'a aussi permis de mettre un mot sur mon mal, voilà. Moi ce qui m'a beaucoup aidé c'est de boire des boissons sucrées, de l'eau pétillante. Moi au début comme je buvais du vin je me faisais un gros verre de grenadine mais vraiment bien dosé avec de l'eau et voilà j'avais ma boisson sucrée parce que j'avais besoin de sucre parce que l'alcool c'est sucré et c'est pas grave si je buvais 10 litres de grenadine c'était moins bien moins pire que de boire un verre d'alcool donc Donc j'ai gagné au change. Quand j'ai des émotions compliquées, j'ai des réflexes, je vais en réunion, j'appelle les amis, je mets des choses en place, je me mets pas en danger, je vais pas aller à une soirée où je sais qu'il va y avoir beaucoup d'alcool si je me sens pas bien. J'ai appris à me protéger en fait. Pour moi, même le pire jour sans alcool est mieux que le meilleur jour avec de l'alcool.

Gisèle (00:33:06)

À l'heure actuelle, bah je vis seule. Et en fait je me suis rendue compte que j'y arrive, surtout que j'ai retrouvé ma meilleure amie, c'est-à-dire moi-même. C'est pas facile tous les jours, j'apprends à vivre au mieux avec moi-même, mais c'est quand même une maladie qui isole, je me rends compte de ça. C'est compliqué avec les hommes, pour moi, c'est mon parcours de vie à moi. Je crois que j'ai vraiment tiré un trait sur tout ce qui peut être vie de couple. depuis déjà très longtemps. Je pense ne pas être faite pour cela. J'ai retrouvé surtout une forme de paix et une forme de spiritualité aussi, je pense que c'est ça. Je dis prudence et vigilance. Quand je fais des courses, moi, j'évite encore le rayon alcool. Moi, je n'ai aucune boisson alcoolisée. Quand il y a des endroits où il y a de l'alcool, je fuis tout ça comme la peste. Vraiment, je sais que je suis fragile et que je resterai fragile jusqu'au bout de ma vie. Ça sera comme ça. Comme disait Simia Laura, la parole libère. La parole m'a m'a vraiment libérée puisque je disais que quand j'étais dans ma vie de couple, de mère et de tout ça, je m'appelais silence. J'avais l'impression que je n'étais rien. Aujourd'hui, un jour à la fois, je reprends de l'estime de moi. Je sais que j'ai un potentiel. Que l'alcool avait complètement mis à plat. J'étais à une période de ma vie dans le caniveau, on va dire ça comme ça. Même si j'ai pas été SDF, j'étais quand même bien bas. Je pense que je suis dans cette période, ce qu'on appelle la reconstruction, et j'essaie de comprendre et de voir qui je suis à l'âge que j'ai. Quelques fois, je m'étonne encore. Après l'hiver, arrivé le printemps et ainsi de suite, et c'est comme ça que je me motive. Et je me rends compte que sortir de sa nuit, dans l'alcool, j'étais dans ma nuit, je vais vers la lumière. Chaque jour est un jour de bonheur, un jour de joie, oui, un jour de joie et puis un jour surtout d'espérance, parce que c'est le mot que j'emploie. Le mot espérance est plus fort que le mot espoir. Et ça, m'aide, ça m'aide beaucoup.

Présentateur (00:35:28)

Merci à Laura et Gisèle d'avoir témoigné de leur vie avec cette maladie. Ces récits mettent en lumière une réalité qui touche entre 500000 et 1000000 et demi de femmes et dont on parle trop peu. Si l'alcoolisme était historiquement plutôt masculin, le rapport est en train de s'équilibrer dans la jeune génération. Pour mieux comprendre cette évolution et les traitements possibles, nous avons recueilli l'éclairage de l'expert Sébastien Lhérault, médecin au Centre mutualiste d'addictologie de Saint-Galmier.

Sébastien Lhérault (00:35:58)

J'ai travaillé pendant 8 ans dans un centre hospitalier sur ce qu'on appelle une équipe de liaison de soins addictologiques. Depuis maintenant 7 ans, je travaille sur une autre structure, donc qui est une clinique qu'on appelle un centre de cure, ou plus précisément un soin médical et de réadaptation addictologique, où on reçoit des patients sur une durée de 5 semaines en hospitalisation complète pour traiter leurs problèmes d'addiction. Donc j'ai une assez large expérience dans le domaine de l'addictologie. L'alcoolisme reste la consommation la plus fréquente de substances psychotropes en France. Ça représenterait environ 10% de la population adulte en France qui aurait à un moment ou à un autre un problème avec l'alcool. Actuellement, dans la clinique où je travaille, environ 70% de nos patients viennent pour un trouble d'usage lié à l'alcool.

Présentateur (00:36:52)

Docteur, comment réagissez vous à l'écoute des témoignages de Gisèle et de Laura?

Sébastien Lhérault (00:36:57)

Ces témoignages, je les ai trouvés déjà très authentiques, très sincères. On sent que ces 2 personnes ont énormément réfléchi et avancé sur la question de leur consommation d'alcool. On retrouve chez elles cette envie de libérer la parole, de se délivrer de la honte. Je trouve que leur parcours est assez typique pour différentes raisons.

Présentateur (00:37:16)

On est face à 2 parcours très différents, Gisèle qui a presque 80 ans et Laura qui n'a pas encore 30 ans. Ces parcours sont-ils similaires à ceux des patientes que vous recevez en ? Consultation.

Sébastien Lhérault (00:37:28)

Alors, ce qui est assez caractéristique dans ces témoignages, c'est l'existence d'une souffrance. On retrouve notamment dans le témoignage de Gisèle la notion d'un père alcoolique, de violences intrafamiliales, de d'abus sexuels incestueux avec son frère aîné qui l'a violé pendant plusieurs années. Donc énormément de souffrances pendant l'enfance et l'adolescence. Et du coup, l'alcool qui vient un petit peu comme un un remède, un échappatoire pour l'angoisse, la dépression, qui permet un petit peu de d'offrir une soupape. Chez Laura, c'est un peu moins typique. On retrouve quand même aussi des éléments de parcours qui peuvent être quand même assez caractéristiques. Notamment, elle a été initiée en famille à l'alcool. Les premiers verres sont pris dans le cercle familial, ça, c'est extrêmement fréquent. Elle parle un peu de problèmes familiaux, mais elle reste assez évasive sur ce sujet. Et puis les soirées étudiantes trop arrosées. Ce qui est assez assez caractéristique aussi dans le témoignage de Laura, c'est l'excuse de l'alcool mondain, c'est à dire qu'elle décrit très bien comment les premiers temps, elle se rassure un peu sur sa consommation d'alcool en fréquentant les soirées étudiantes où tout le monde boit et du coup, sa consommation lui paraît normale par rapport aux autres. Elle se donne un petit peu cette excuse de sortir pour aller voir des gens et en fait, elle dit quand même. Même très clairement que en fait, c'est surtout pour pouvoir boire qu'elle va sortir. Ce qui est peut-être plus caractéristique des femmes, c'est que quand même souvent la consommation d'alcool est beaucoup plus dissimulée, cachée chez les femmes. Une femme qui boit, c'est souvent mal vu. Donc il y a très souvent cette volonté de dissimuler la consommation, de la minimiser. Ça, c'est repris à plusieurs reprises dans les témoignages. Cette notion de dissimulation, de cacher le verre sous l'évier, de cacher les bouteilles dans la voiture, de ne pas vouloir montrer aux autres, finalement, l'alcoolisme.

Présentateur (00:39:29)

Quels conseils donneriez-vous aux auditrices qui se reconnaîtraient dans les témoignages de Gisèle et de Laura?

Sébastien Lhérault (00:39:34)

? Il y a les représentations de genre qui font obstacle souvent à la reconnaissance de la maladie. Une femme, c'est une mère de famille. Elle doit être exemplaire. La culpabilité et la honte est souvent beaucoup plus forte chez les femmes alcoolodépendantes qui les conduisent du coup à ne pas verbaliser leur consommation, à dissimuler leur consommation. Ça entraîne un retard d'accès aux soins. La consommation n'est pas verbalisée. La femme se sent honteuse, elle se replie sur elle-même dans un repli dépressif. Elle ne va pas parler de sa consommation, ni à ses proches, ni à son médecin. Donc il y a souvent un gros retard d'accès aux soins chez la femme par rapport aux hommes. Ça, c'est vraiment caractéristique de l'alcoolisme féminin. Alors déjà, c'est peut-être comprendre la notion que la dépendance est une maladie, que ce n'est pas une tare, un vice ou un manque de volonté. Que bien souvent, ce qui a entraîné la dépendance, c'est une souffrance, l'existence d'une souffrance où l'alcool devient un remède à la souffrance. Et du coup, se pardonner, se libérer de la honte, reconnaître que finalement on a eu besoin d'alcool à un moment de sa vie pour aller mieux, pour avancer, mais que à un autre moment, eh bien, l'alcool devient un fardeau, devient quelque chose qui empêche d'avancer, qui renferme, donc libérer la parole. Pouvoir dire je suis malade, alcoolique et non pas juste je suis alcoolique. Pouvoir en parler du coup à ses proches, à ses médecins, c'est vraiment l'élément essentiel. Et on le voit aussi dans les 2 témoignages, c'est les 2 personnes, Laura et Gisèle, ont commencé à aller mieux à partir du moment où elles ont accepté la notion de maladie et où elles ont commencé à pouvoir en parler autour d'elles.

Présentateur (00:41:21)

À travers ces témoignages et ce que vous disent vos patientes, d'après vous, comment peut-on mieux vivre quand on a été alcoolique? Parce que il faut le dire, on reste fragile vis-à-vis de l'alcool toute sa vie.

Sébastien Lhérault (00:41:33)

C'est vrai qu'on considère que la dépendance est une maladie chronique. On ne parle pas de guérison en soins addictologiques, on parle plutôt de rémission, un petit peu comme par exemple dans un cancer. La personne dépendante reste probablement dépendante toute sa vie. Donc la rechute, la reprise des consommations est toujours possible, même après de longues périodes sans consommation, de longues périodes d'abstinence. On l'entend là aussi dans les témoignages, la manière dont elle se protège, dont elle trouve des stratégies d'évitement, éviter les lieux de consommation, éviter les soirées trop arrosées, toujours rester vigilant, se protéger des relations toxiques. C'est des choses qui ressortent très bien dans ce qui est dit, c'est tout à fait juste. Lorsqu'on arrête l'alcool, effectivement, on va ressentir du manque, à la fois un manque physique qui dure pas très longtemps. La durée du manque physique est généralement elle est de seulement de quelques semaines. Par contre, le manque psychologique peut persister pendant plusieurs mois, voire plusieurs années. Et effectivement, on voit que les patientes souvent mettent en place des stratégies de compensation qui peuvent être effectivement à travers la consommation de boissons sucrées. Mais qui peuvent également entraîner des problèmes de santé, de surpoids, de diabète. On voit souvent aussi des mécanismes de transfert sur le sport, l'activité physique qui peut très bien fonctionner. D'une manière générale, ce qu'on peut recommander aux patientes, c'est de réinvestir tous les champs d'activité qu'elles avaient abandonnés à cause de l'alcool. Donc réinvestir leur vie familiale, leur vie sociale, des activités de loisirs, des activités physiques. Et finalement, peut-être avoir plusieurs piliers, plusieurs centres d'intérêt pour ne pas tout miser que sur un seul. Moi, je trouve que la consommation de boissons sucrées, si c'est la seule stratégie de compensation, c'est un peu fragile à mon sens.

Présentateur (00:43:34)

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