Transcription du podcast : vivre avec l'obésité - témoignages de Claire et Sophie
Épisode 9 - Vivre avec l’obésité : témoignages de Claire et Sophie
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Sophie : Toute mon enfance, mon adolescence et ma vie de jeune adulte, c'était très compliqué. J'étais complètement inhibée à cause de mon apparence physique. En fait, mon rapport aux gens était super compliqué. Je m'empêchais de faire beaucoup de choses, d'entrer en relation même avec les gens. Mais je crois que ma grossesse, en fait, ça m'a un peu guérie de ça.
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Présentateur : Maladie chronique au féminin, en parler sans tabou. Le podcast qui libère la parole des femmes et éclaire la face cachée des maladies chroniques. Aesio Mutuelle a voulu recueillir le témoignage de ces femmes courageuses, trop souvent murées dans le silence par crainte de gêner, de paraître faible ou d'inquiéter leur entourage. Aujourd'hui, elles nous disent tout. Leur quotidien, leur intimité, leur combat, sans tabou. Dans ce nouvel épisode, vous allez rencontrer Claire, 39 ans, et Sophie, 46 ans, deux patientes de l'établissement d'aide aux troubles du comportement alimentaire, ANDAT TCA. Claire, en couple, souffre d'obésité depuis 15 ans et a pour projet d'ouvrir un lieu associatif dédié à la santé mentale. Sophie, divorcée et mère d'un adolescent, travaille dans la communication. Elle est aussi en situation d'obésité depuis plusieurs années. Toutes les deux nous racontent comment la maladie impacte leur quotidien. C'est Claire qui commence.
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Claire : J'ai toujours eu des difficultés par rapport au poids parce que je suis née, j'étais un gros bébé de plus de 4 kg. Et pendant toute mon enfance, j'étais en surpoids. Et d'ailleurs, ça a toujours été un sujet dans ma famille, même si tout le monde est en surpoids dans ma famille. Je pense que c'est assez génétique. Mais à partir de l'école primaire, mes parents m'ont poussée à faire du sport pour perdre du poids. Donc j'ai choisi de faire du volley-ball. J'ai un peu testé tous les sports pour essayer de perdre du poids. Et après, c'est vraiment à l'adolescence que j'ai pris beaucoup de poids. Mais il y avait beaucoup de moqueries de la part des autres personnes, des autres enfants et des gens avec qui je faisais du sport. C'est mes premiers souvenirs par rapport au poids. Maintenant, c'est plus avec le recul que je me dis que j'ai toujours eu une alimentation un peu bizarre parce que mes parents ne mangent pas du tout de fruits et légumes. Mais quand je dis pas du tout, c'est zéro fruit, zéro légume. Aucun repas, on mange des fruits et des légumes. Et à l'époque, ça me choquait pas tant que ça, mais c'est plus quand j'allais chez des amis où il y avait des légumes à manger et du coup moi j'aimais pas ou alors je goûtais et j'aimais pas. Et maintenant, quand je retourne chez mes parents et qu'ils mangent toujours aucun fruit, aucun légume, je me dis mais c'est hyper bizarre quoi.
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Sophie : Moi, mon premier souvenir par rapport à ça, date d'une visite médicale scolaire. En fait, ça ne se fait plus trop aujourd'hui, je crois, mais à l'époque, on était vu régulièrement par le médecin scolaire. Le médecin disait attention au poids, etc. Et d'ailleurs, je me suis replongée dans mon carnet de santé pour essayer de situer ça un peu dans le temps. Et donc j'avais six ans. La première fois que ça a été mentionné, attention au poids. Donc il y avait pas de question d'alimentation. Enfin, c'est pas l'alimentation qui a été incriminée à ce moment-là, c'était juste le poids. Et le fait est qu'en regardant un peu les visites médicales qui ont suivi, j'ai pris effectivement entre mes 6 et 9 ans, j'ai pris 12 kilos et ensuite entre mes 9 et 13 ans, j'ai pris 33 kilos. Donc en très peu de temps, je suis vraiment passée d'un surpoids qui était de 2 kilos par rapport à la courbe moyenne quand j'avais 6 ans, à plus de 20 kilos quand j'avais 13 ans en fait. Évidemment ma mise au régime, des régimes qu'on connaît tous des années 80, avec beaucoup de restrictions alimentaires, avec énormément d'aliments interdits, avec des programmes de dingo qui tournent en général autour de la protéine ou du 100 % légumes. Et comme ma mère était en surpoids également, enfin en fait mon frère, mon père aussi, tout le monde est en surpoids, mais ma mère était accro au régime. Du coup, j'ai fait tous les régimes qu'elle a faits, je les ai faits avec elle et à chaque fois qu'elle se plantait, je me plantais avec elle. Et puis on a fait du yoyo ascendant comme ça toutes les deux, jusqu'à ce que je rentre dans l'âge adulte. Voilà comment on commence à flinguer un métabolisme.
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Claire : Moi aussi, j'ai ma maman qui a toujours été obsédée par son poids, qui est en surpoids et je pense que je n'ai jamais vraiment réalisé ça, mais je pense que j'ai aussi fait tous les régimes qu'elle a pu faire à partir de l'adolescence. Et encore maintenant, elle est tout le temps au régime. Ma mère a été toute sa vie au régime. Et moi, c'est très récemment que j'ai compris que les régimes, ça ne marchait pas. Ça marche, tu perds 10 kilos, mais tu en reprends 30. C'est comme ça d'ailleurs que moi j'ai pris beaucoup de poids.
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Sophie : Je n'ai pas souvenir dans mon enfance d'avoir été emmenée chez le médecin pour cette raison-là. Je pense que ma mère essayait de régler le problème à travers des régimes qui ne fonctionnaient pas de fait, mais à aucun moment on s'est dit on va aller chez un nutritionniste pour voir ce qui se passe. La première fois que j'ai consulté pour ce motif, c'était à l'âge adulte, donc de mon propre chef, et c'était un endocrinologue. Et ça s'est pas très bien passé. C'est-à-dire qu'à peine arrivée dans le cabinet, je me suis sentie toisée de haut en bas et au bout d'à peine 2 minutes d'entretien, l'endocrinologue m'a dit « Bon, il va falloir arrêter les fast-foods. » Alors que de fait, vu mon histoire et par rapport au régime, c'était pas tellement dans mes habitudes d'aller me goinfrer au McDo. Donc je me suis sentie évidemment jugée tout de suite. Et puis l'entretien a tourné court finalement, parce qu'à l'époque, il s'est contenté de me dire en gros mangez moins, bougez plus et ça ira mieux. Il n'a pas du tout interrogé ni les troubles du comportement alimentaire, ni l'aspect génétique familial, ni l'aspect psy. Donc voilà, ça s'est arrêté là. Je suis repartie un peu traumatisée par l'entretien. Et puis ça a été pour moi le début d'un désert médical en fait, parce qu'après j'avais beaucoup de mal à aller vers des professionnels de santé en me disant bon voilà, si c'est comme ça qu'on est reçu et si c'est comme ça qu'on est pris en charge, à quoi bon ? Je vais essayer de me débrouiller toute seule. Ce qui n'a pas fonctionné, évidemment, puisque je continue à faire des régimes.
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Claire : Moi, c'est pareil, en fait, c'est arrivé à l'âge adulte. J'avais consulté un phlébologue parce que j'ai vraiment des grosses difficultés de circulation sanguine, et notamment dans les jambes. Et j'ai eu face à moi un professionnel de santé très grossophobe qui m'a dit, madame, il va falloir perdre du poids, comme si ça allait régler les problèmes de circulation sanguine. Donc bien sûr, le surpoids, ça majore tout, mais ce n'était pas la solution. Donc pendant tout l'entretien, en fait, je me suis complètement décomposée. Et quand je suis sortie de là, j'étais en pleurs. J'ai trouvé qu'il était hyper dur. Et je pense que c'est vraiment là où je me suis dit que j'avais un gros problème de poids. Mais il n'a apporté aucune solution à part dire il faut maigrir. En fait, ça a été un peu le début d'une prise de conscience où je me suis dit, bon, j'ai un problème de poids. Ça a concordé avec un moment dans ma vie perso où j'avais envie de perdre du poids. Et donc j'ai décidé de rentrer dans un parcours de chirurgie bariatrique à la Pitié-Salpêtrière. Donc j'ai été suivie par un nutritionniste et son équipe. Et j'avais vraiment envie de faire cette opération pour perdre du poids parce que je ne supportais plus mon corps. Je trouvais ça trop dur et j'avais besoin d'une méthode radicale. En fait, la chirurgie bariatrique, il y a plusieurs techniques, mais en gros, on réduit la taille de ton estomac. De fait, après, tu perds du poids parce que tu manges moins et c'est irréversible. Par contre, on peut très bien faire une chirurgie bariatrique et après reprendre du poids. Si on ne change pas ses habitudes alimentaires et surtout si on a des troubles du comportement alimentaire, ce qui est mon cas, on risque de reprendre du poids. Donc je suis rentrée dans ce parcours et ça a duré un an et demi. Mais en même temps, j'étais en dépression et donc du coup, mon obsession et l'obsession du corps médical, c'était que je sorte de la dépression avant de me faire opérer. Et en fait, une fois que je suis sortie de la dépression, j'ai été hospitalisée pendant trois jours, qui était la dernière hospitalisation avant de faire l'opération. C'était la fin du parcours, parce qu'en fait, pendant un an et demi, j'ai dû faire plein, plein, plein d'examens médicaux, cardiologue, prise de sang, coloscopie, énormément d'examens. Et à la fin, il y avait trois jours d'hospitalisation. Et c'est là que j'ai réalisé, mais en fait, je suis en bonne santé, même si je suis en situation d'obésité, je suis quand même en bonne santé et je vais pas changer, enfin les troubles des conduites alimentaires que j'ai, ils vont pas se résoudre en fait avec l'opération et ça je l'ai compris hyper tardivement et du coup je leur ai dit bah je veux plus me faire opérer quoi. Et donc ils ont été très compréhensifs. Mais je trouve que pendant le parcours, on ne m'avait pas trop expliqué ça. Il va falloir que tu changes quand même tout ton rapport à l'alimentation et tout ça. Et c'est vraiment juste à la fin, je me suis dit, mais je vais me faire charcuter, je vais faire une anesthésie générale que je n'ai jamais eue, pour perdre du poids, puis ça se trouve ça va pas marcher. Et puis en fait demain, quand je pourrai plus aller au restaurant ou alors quand je serai avec des amis, je vais devoir me restreindre et tout et j'ai pas envie de changer ma vie juste pour perdre du poids.
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Sophie : Oui, mais c'est vrai que la chirurgie bariatrique, c'est compliqué comme choix je trouve. Il y a plein de gens qui disent que c'est la solution de facilité. Enfin, on voit bien sur les réseaux sociaux les nanas qui parlent de ça, elles se font lyncher dans les commentaires parce que beaucoup de gens disent mais il suffirait que tu bouges plus, que tu manges mieux et ça irait tout de suite mieux. Et en fait, bon, c'est pas comme ça que ça se règle, ça se résout l'obésité. Et moi, je trouve que c'est hyper courageux de faire ce chemin-là. Mon frère a fait un bypass d'ailleurs. Sa conjointe de l'époque a fait une sleeve aussi. C'est deux types d'opérations bariatriques qui existent, une qui est plus radicale que l'autre. Et je vois bien que c'est un parcours du combattant en fait. Mais effectivement, quand on a des troubles du comportement alimentaire, c'est absolument contre-indiqué. Normalement d'ailleurs, pendant ce parcours d'un an, on est suivi par un psy d'ailleurs qui évalue notre capacité derrière à avoir une alimentation saine, etc. Et tant que ce problème-là de fond n'est pas résolu, ce n'est pas que ça ne sert à rien de se faire opérer. Il y a des gens pour qui c'est nécessaire. Mon frère, s'il ne l'avait pas fait, je pense qu'il ne serait plus là aujourd'hui parce que son bilan de santé était absolument catastrophique. Néanmoins, on voit bien qu'aujourd'hui, ça reste quand même un combat pour lui par exemple, parce qu'il y a quand même un terrain psychologique fragile qui fait qu'il a repris un peu de poids et que ça reste un peu un combat au quotidien l'alimentation. Ça lui a sauvé la vie, mais ça ne résout pas tout en fait. Je pense qu'il y a plein de gens qui se trompent, soit en pensant que ça va tout résoudre et c'est faux. C'est mécanique en fait, effectivement on mange moins, de fait on perd du poids. Mais si on n'a pas réglé la cause du surpoids et qui n'est pas toujours juste l'alimentation, c'est pas gagné d'avance en fait.
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Claire : En fait, moi, ce que j'aurais aimé, c'est pendant tout ce parcours qui a duré un an et demi, j'aurais aimé que les médecins me disent, me demandent si j'étais sûre de vouloir me faire opérer, étant donné qu'il n'y avait aucune raison médicale. En dehors du fait que je suis en obésité morbide, il n'y avait aucune raison que je me fasse opérer. Je n'ai pas de diabète, je n'ai pas de cholestérol. Et ça, y a aucun médecin qui m'a dit, qui m'a fait réfléchir à ça. C'est venu de moi en fait, c'est vraiment à la fin où comme j'étais à l'hôpital, je me suis dit mais j'ai pas du tout envie de me faire opérer. Et ça, je trouve ça dommage en fait. Bien sûr, il y a des critères pour se faire opérer, mais je trouve que ce n'est pas suffisant d'être juste en obésité. On devrait être un peu plus strict ou en tout cas pousser un peu plus la réflexion des patients. Et pourtant, j'ai rencontré plein d'anciens patients qui se sont fait opérer, mais jamais on n'a soulevé ce point-là. En fait, tu n'es pas malade, pourquoi tu irais te faire opérer ?
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Sophie : Quand j'ai décidé de me prendre en main d'un point de vue santé, pas que poids, mais vraiment santé. Parce qu'à un moment donné, voilà, j'avais vraiment déserté les cabinets médicaux pendant très longtemps. Sauf qu'à la médecine du travail, un jour, on m'a pris ma tension. J'avais plus de 20. Je crois que je devais être à 24, 27, un truc comme ça. Et voilà, j'ai renoué avec un médecin qui pour le coup était assez bienveillant, elle était très à l'écoute, etc. Mais par contre, sur la question du poids, elle a absolument tout fait pour me pousser à l'opération bariatrique sans se demander pourquoi j'étais revêche en fait. Et moi, j'avais absolument pas envie de ça. Je voyais bien comment ça se passait pour mon frère et sa compagne de l'époque. Je trouvais ça hyper violent pour l'organisme en fait. Un jour, elle a même trouvé le moyen de me donner rendez-vous un soir et de faire venir un patient à elle qui s'était fait opérer. Donc c'était un guet-apens. Je l'ai ressenti comme ça. En tout cas, je pense que c'était une bonne intention de sa part, mais l'enfer n'avait pas de bonnes intentions. Le mec était là pour me faire la promo de la chirurgie bariatrique, mais moi j'ai vécu ça comme une violence, « Mais c'est quoi ce piège ? » C'est pas comme ça qu'on convainc les gens d'aller se faire opérer et de prendre en charge leur pathologie. J'ai trouvé ça assez maladroit de sa part. D'ailleurs, j'ai arrêté de la consulter assez peu de temps après en me disant c'est pas possible, on est visiblement pas sur la même longueur d'onde, c'est pas comme ça que j'ai envie de gérer la chose et je vais pas aller me faire charcuter pour lui faire plaisir. Tout ce qu'elle me disait, il faut maigrir avant vos 40 ans, après vos 40 ans, ça sera plus compliqué, si vous le faites pas maintenant, c'est jamais. C'était presque une fatalité.
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Claire : On m'a quand même expliqué les risques, les risques de l'anesthésie déjà parce que quand t'es en surpoids, l'anesthésie, bah il faut t'en mettre un paquet quoi pour être endormi. Et donc oui, on m'a prévenu des risques liés à l'anesthésie et les risques de l'opération. Mais en fait, on mettait vraiment beaucoup plus l'accent sur les réussites, tous les patients qui ont réussi. Et d'ailleurs, les patients qu'on a vu en réunion, c'était des patients qui étaient pareil, qui étaient trop bien dans leur peau, qui avaient perdu 40 kilos quand on leur demandait « Est-ce que vous voudriez le refaire ? » « Oui, oui, je voudrais le refaire » et qui avaient complètement zappé les périodes qui étaient vraiment très difficiles, je pense, après l'opération. Donc ça donnait très envie en fait. Moi, aujourd'hui, je n'ai toujours pas fait la paix avec mon corps. Pourtant, j'ai suivi un parcours dans une association qui s'appelle Andate, où en fait, il t'aide à gérer les troubles alimentaires que tu peux avoir. Je pense qu'au niveau de l'alimentation, moi, ça va beaucoup mieux parce que j'ai fait de la boulimie et de l'hyperphagie. Donc l'hyperphagie, en fait, c'est un peu comme la boulimie, sauf que tu ne te fais pas vomir. Donc tu manges énormément, énormément de prises alimentaires. Et par contre, tu peux compenser en faisant du sport, en excès. Mais normalement, tu ne devais pas vomir. Et je pense qu'aujourd'hui, j'ai à peu près réglé mes problèmes avec l'alimentation, même si quand j'ai des périodes où ça ne va pas, je n'arrête pas de manger. Et de toute façon, moi, même quand je suis malade, j'ai faim. Donc j'ai tout le temps faim, ça ne change pas. Et j'ai toujours du mal avec mon corps. En fait, moi, j'attends toujours le remède miracle, un médicament qui pourra me faire perdre sans aucun risque. Mais ça, n'existe pas et ça n'existera jamais en fait. Dans ce parcours que j'ai eu avec l'association Andade, j'ai appris à redécouvrir mon corps aussi, à refaire de l'activité physique. Voilà, j'ai remis mon corps en mouvement et j'essaye de ne plus le subir, même si c'est difficile. Et c'est aussi pour ça que j'étais rentrée dans un parcours de chirurgie, parce que je voulais avoir moins de difficultés dans mes activités du quotidien, pouvoir courir après le bus sans être essoufflée, pouvoir faire du vélo, pouvoir suivre ma compagne qui est hyper sportive, pouvoir faire des randos, pouvoir avoir une vie normale. Ça reste compliqué parce que j'ai l'impression que je suis empêchée par mon corps, mais j'ai décidé de me prendre plus en main et de faire des activités physiques.
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Sophie : Ça va quand même mieux qu'à une certaine époque. Disons que toute mon enfance, mon adolescence et ma vie de jeune adulte, c'était très compliqué. J'étais complètement inhibée à cause de mon apparence physique. En fait, mon rapport aux gens était super compliqué. Je m'empêchais de faire beaucoup de choses, d'entrer en relation même avec les gens. Mais je crois que ma grossesse, en fait, ça m'a un peu guérie de ça. Bizarrement ou pas bizarrement, je sais pas, mais je me suis un peu réconciliée avec ça. Ouais, pendant ma grossesse où je pense que ça a été étonnamment, on pourrait se dire on prend du poids pendant une grossesse et c'est pire, mais en fait, moi ça m'a complètement libérée. D'ailleurs, j'ai pas pris vraiment beaucoup de poids pendant ma grossesse et je pense que ça a été une période où je me suis un peu recentrée sur moi et ça m'a vraiment réconciliée en fait. Et après, je dis pas que j'étais mieux dans ma peau. D'autant plus que j'ai quand même pris vachement de poids après, pour d'autres raisons. Mais je crois que je me suis un peu faite à l'idée que j'avais ce corps-là, qu'il fallait faire avec, que c'était comme ça, peut-être qu'il serait toujours comme ça. J'ai aussi un peu perdu de vue cet espoir que j'avais avant d'être mince un jour. J'ai accepté le fait que ça n'arriverait pas, que peut-être je perdrais du poids, et d'ailleurs j'en perds depuis quelques temps. C'est très lent, mais j'en perds un peu. Je sais que je ne ferai jamais Cindy Crawford, mais je l'ai accepté. C'est toujours pas l'idéal. Comme tu disais, je suis empêchée aussi à plein de niveaux, mais ça va quand même mieux. Mais il y a quand même des sujets de préoccupation. Déjà, il y a des loisirs que j'aimerais faire avec mon fils et que je ne peux pas faire avec lui. Truc bête, mais j'aurais bien aimé faire de l'accrobranche avec lui. Je suis toujours restée au sol. Les parcs d'attractions, ça peut être un sujet aussi. On ne rentre pas dans toutes les attractions, c'est assez humiliant quand ça arrive, ce genre de petites choses dans le quotidien. Après, j'essaie quand même de me pousser à faire un maximum de choses. Ça oblige à choisir ces activités. Ce qui me préoccupe le plus, je crois, c'est d'une part le patrimoine génétique que je lui ai refilé. Je me dis que le pauvre, il ne part pas avec des gènes gagnants. Alors heureusement, du côté de son père, il n'y a pas d'histoire d'obésité et de surpoids. J'espère qu'il a pris cette partie-là de son patrimoine génétique. Et puis surtout les troubles du comportement alimentaire, j'ai super peur de lui refiler ça. Donc moi, comme je sais que j'ai toujours pas une relation apaisée avec la nourriture et que ça reste un sujet aujourd'hui, même si j'ai aussi fait de l'hyperphagie. J'en parle au passé parce qu'en fait j'en fais de moins en moins, mais c'est quand même très récent. L'alimentation, ça reste un sujet. Donc tous les jours, qu'est-ce que je dois manger, qu'est-ce que je devrais pas manger ? J'ai encore ce truc plein de croyances qui me disent c'est un bon aliment, c'est pas un bon aliment. Pas encore réussi à atteindre l'alimentation intuitive que j'aimerais avoir. Et mon fils, pour l'instant, il est encore dans cette alimentation intuitive. J'espère qu'il va le rester le plus longtemps possible. Mais j'ai très peur que mon comportement au quotidien déteigne sur lui et l'amène à développer des troubles. En fait, malgré lui, quoi ? J'en parle avec lui et puis j'en parle avec un psy surtout. Et puis j'ai été suivie aussi par une psycho-nutritionniste qui appartient à l'association GROS. C'est le groupe de réflexion sur l'obésité et le surpoids. Donc c'est des professionnels de santé qui sont qualifiés et formés à la prise en charge de l'obésité. Et en fait, tout simplement, elle a dit « Mais arrêtez de lui prendre la tête. Pour l'instant, il s'écoute, il écoute ses sensations, laissez-le faire et ça va bien se passer. » Et donc des fois, je serais tentée de lui dire ça, ce que tu manges, c'est trop gras. Mais en fait, je vois bien qu'il est capable de se réguler tout seul. Donc j'essaie de réfréner à chaque fois ses envies de commenter son assiette, ce qui est absolument affreux. Je ne supporte pas quand on commente mon assiette parce qu'on m'a trop longtemps empêché de manger des trucs et on m'a trop longtemps jugé quand je me permettais de manger quelque chose soi-disant de pas sain. Donc j'essaie de réfréner ça, mais c'est vrai que ça me demande des efforts de ne pas rentrer, de ne pas mettre mon nez là-dedans, en fait.
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Claire : Oui, alors moi, je n'ai pas d'enfant pour l'instant. J'aimerais avoir un enfant, mais quand j'ai consulté mon médecin pour lui dire que voilà, moi, j'aimerais rentrer dans un parcours de PMA, il m'a dit, d'abord, il va falloir perdre du poids. Donc, à l'époque, c'était il y a à peu près 10 ans, j'avais commencé à perdre du poids et puis je me suis renseignée pour faire cette PMA, je me suis inscrite dans un parcours. Et puis en fait, la vie a fait que ce n'était plus le bon moment avec ma compagne. Et donc, du coup, d'ailleurs, j'ai repris trois fois le poids que j'avais perdu. Mais elle, a trois enfants qui ont 15, 20 et 23 ans. Et c'est assez difficile au quotidien, en fait, les repas, parce que eux, ils ont un régime plutôt méditerranéen, donc ils mangent bien, enfin, ce qu'on peut considérer comme bien, très varié, beaucoup de fruits et légumes. Et moi, les fruits et légumes, ça reste difficile. Donc souvent, il y a quand même deux plats à table, un pour Claire et un pour les autres. Donc je me suis sentie assez jugée au début par eux. Et encore maintenant d'ailleurs, quand on fait tourner les plats à table, « Claire t'en veut ? » Ben non, Claire elle n'en veut pas parce qu'elle n'aime pas les légumes. Donc ça reste assez difficile. Mais par rapport à la PMA, moi je n'écarte pas l'idée. Après, maintenant, je sais que je n'ai pas forcément besoin de perdre de poids, mais j'ai peur de prendre du poids avec la grossesse et de ne pas réussir à le reperdre. Et j'ai peur de mon corps à ce moment-là parce que je le trouve déjà gros et je le trouve déjà difficile à porter. Donc si j'ai encore plus de poids, je sais que j'aurai encore plus mal aux jambes, mal au dos et ça, c'est assez difficile pour moi de me dire potentiellement, ton corps il va être encore plus gros et tu perdras certainement jamais ces kilos-là.
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Sophie : J'ai presque envie de dire que la pire des maladies entre l'obésité et le regard des autres, c'est le regard des autres, parce qu'en fait, le regard des autres, ça empire, ça aggrave l'obésité. Plus on reçoit de critiques, plus on est jugé, plus on est contrôlé, plus on grossit en fait. Ma psychonutritionniste, elle avait dit un truc qui m'avait marquée, c'était que souvent les gens pensent que les obèses manquent de volonté et que c'est pour ça qu'ils sont gros. Et en fait, elle disait « Mais non, le truc, c'est qu'en fait, ils ont eu trop de volonté à un moment donné parce qu'ils ont enchaîné les régimes, ils se sont imposés des restrictions complètement folles, parfois pendant de très longues périodes de leur vie. » Et c'est ça qui leur a fait prendre du poids au final, puisqu'on ne peut pas maintenir la restriction sur le long terme et que quand on lâche, on reprend le poids, voire on reprend plus. Et c'est comme ça qu'on fait du yoyo ascendant. Et c'est vrai que s'il n'y avait pas ces injonctions en permanence de la société, si on nous laissait tranquilles. Probablement qu'on arriverait à mieux gérer nos émotions parce qu'il y a quand même l'obésité, c'est pas qu'une question d'alimentation, c'est multifactoriel. Et il y a quand même la gestion des émotions, les traumas qu'on a pu avoir dans l'enfance, etc. Ça joue énormément et c'est pas des trucs qu'on va régler à coups de bâton en fait. Donc effectivement, l'obésité, ça reste une maladie chronique grave. D'ailleurs, il y a plein de gens qui ne considèrent pas ça comme une maladie. Moi, la première, je crois que ça fait un an que j'ai admis que c'était une maladie. Pour la plupart des gens, c'est juste de la feignantise en fait.
00:24:29
Claire : Je suis persuadée que si je n'avais pas eu dans l'enfance et l'adolescence d'autres enfants ou même des adultes qui s'étaient moqués de moi, je ne serais pas obèse en fait aujourd'hui parce que c'est à cause de ces remarques que je me suis dit il faut que je perde du poids et que j'ai commencé à faire des régimes et que j'ai enchaîné les régimes et que j'ai enchaîné les reprises de poids. Je suis totalement d'accord avec toi quand tu dis qu'on est plein de bonne volonté et c'est super dur de faire des régimes et de perdre du poids et les restrictions alimentaires. Et en fait, on est vraiment des warriors. Parce que demander à quelqu'un, par exemple, de monter deux étages quand il fait 60 kg, ok, quand il fait 120 kg, c'est une autre paire de manches et pourtant on le fait. Moi, je trouve ça vraiment très difficile, ce regard qu'ont non seulement les gens, mais aussi les professionnels de santé sur le poids. Donc c'est vraiment beaucoup plus le regard des gens qui est difficile. Les gens, les amis, qui me disent, t'as perdu du poids. Le nombre de fois où ça m'arrive, et en fait, je n'ai pas du tout perdu de poids. Donc à chaque fois où on me dit ça, t'es bien Claire, t'as perdu du poids, c'est super, comme si perdre du poids, c'était super. Et ça, m'arrive régulièrement. Et la plupart du temps, je n'ai pas perdu de poids, voire j'en ai pris. Et je me dis, je ne sais pas comment répondre à ça. Et donc, je pense que le jour où on arrêtera de dire à des gens qui perdent du poids, c'est bien, tu as perdu du poids, on aura gagné quelque chose. Ou alors, c'est bien t'es mince, comme si ce n'était pas bien d'être gros.
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Sophie : Effectivement, je déteste qu'on commente mon poids. Je déteste parler de ça, ça va beaucoup mieux, sinon je ne serais pas là. Mais à une époque, je n'arrivais absolument pas à en parler. Et en réalité, je pense que personne ne devrait commenter l'apparence physique des autres. Et néanmoins, je me surprends moi-même parfois à me dire « ***** j'ai perdu du poids et personne le remarque. » Et je suis un peu là-dedans en ce moment parce que j'ai pris beaucoup de poids, on va dire, sur les 2 dernières décennies. Là, depuis 2 ans, je suis prise en charge, je finis par développer un diabète. En fait, petit diabète, on va dire. J'étais vraiment au tout début, mais tout de suite, mon médecin m'a mise sous traitement et on a pris ça en charge depuis que j'ai commencé ce traitement-là. J'ai commencé progressivement à perdre un tout petit peu. J'ai aussi attaqué un suivi psy assez soutenu, ce qui fait que ça va un peu mieux. Et du coup, j'ai perdu. Je pense que là, je dois être pas loin de 20 kilos en l'espace d'un an et demi. Et je sais que, par exemple, quand je vais chez mes parents, chez qui l'alimentation, le poids, tout ça, c'est tabou parce que notre histoire familiale fait que c'est tabou. Ils ont quand même été capables de me mettre au régime pendant toute ma jeunesse, de m'incriminer pour ce surpoids. Et là, je me pointe avec 20 kilos de moins et personne ne fait un commentaire et alors j'aurais pas tellement envie. Enfin, je sais qu'il faut pas commenter le poids des gens et que c'est préjudiciable, mais en même temps, quand ça arrive, enfin me retrouver dans cette situation où on est capable de me dire t'es une grosse vache et puis après je perds 20 kilos, il y a 0 commentaire, c'est un peu dur aussi, c'est un peu schizophrène. Après, ce qu'il faudrait, oui, arrêter, c'est de penser qu'on est des feignants, tout simplement, ou qu'on passe notre temps à se goinfrer dans les fast-foods ou qu'on ne fait pas de sport, c'est absolument faux. On a tendance à donner de la valeur aux gens seulement en se basant sur leur apparence physique. Comme si effectivement, être mince, c'était un sésame et quelqu'un de mince valait mieux que quelqu'un de gros, mais ce n'est pas vrai.
00:28:06
Claire : Bah moi, vraiment, manger en public, c'est vraiment un gros gros sujet. Et surtout, être invitée par des amis, c'est un gros sujet parce que j'aime rien. J'aime pas beaucoup les fruits et légumes comme on l'a compris. Et en plus, je suis intolérante au gluten. Et alors ? Ce qui est rigolo, c'est que ma compagne est végétarienne. Et donc c'est difficile quand on est invité par des amis de les prévenir quand ils nous demandent s'il y a quelque chose qu'on n'aime pas, de leur dire alors il faut que ça soit sans gluten, végétarien, mais pas trop de légumes. Donc la plupart du temps, je dis non, mais on ne dit rien, à part qu'on est végétarien, si tu veux, mais on ne dit rien parce que je me forcerais. Donc moi, la plupart du temps, quand je suis invitée, je me force à manger ce qui m'est proposé et j'ose pas dire que j'aime pas. Voilà, et du coup, je mange moins comme ça, et mais sinon. Ça a toujours été un sujet. Je pense que ça restera toujours un sujet, manger avec d'autres personnes. Et alors le pire, je trouve que c'est quand on mange au restaurant et qu'on est face à un miroir. Ça me bloque totalement de me voir manger. J'ai du mal à voir mon corps dans le miroir et alors en plus qu'il vient rajouter des aliments qui vont potentiellement me faire grossir, je ne supporte pas.
00:29:16
Sophie : Manger en public, c'est un sujet pas tout à fait pour les mêmes raisons, parce que moi je mange à peu près de tout. Mais c'est la peur du jugement en fait. On va au resto. Alors pour moi, le resto, c'est un moment convivial où on a envie de se faire plaisir, potentiellement manger un truc qu'on ne mangerait pas chez soi, sinon autant rester chez soi. Et donc se faire plaisir au restaurant, par exemple, c'est prendre le risque d'être jugé par la table d'à côté qui va mettre le nez dans l'assiette et se dire pas étonnant qu'elle soit grosse vu ce qu'elle mange. Moi, j'ai effectivement un peu de mal à profiter de ce genre de moment. Chez des amis pareil. Pour moi, le pire truc c'est les buffets, les buffets où il y a des gens qui stagnent devant là et qui font les gloutons toute la soirée. Et moi j'ose pas manger de peur qu'on m'associe à ça en fait et qu'on se dise elle va dévorer tout le buffet comme si j'étais capable de manger l'humanité entière. Alors peut-être que les gens le pensent pas, mais pour avoir subi un peu de grossophobie quand même tout au long de ma vie, j'ai quand même très peur de ça et je n'arrive pas à m'affranchir du regard des autres pour l'instant. Donc oui, manger en public, c'est un défi.
00:30:26
Claire : Moi, vraiment, ma compagne me soutient beaucoup au quotidien, dans la préparation des repas notamment. Et elle essaye de… On teste pas mal de choses que j'aime ou que je n'aime pas. On va essayer de cuisiner ensemble des choses que j'aime. Donc ça, c'est super, un super soutien. Et là, je sais par exemple qu'avec l'été, donc moi l'été c'est un peu ma saison maudite, puisqu'on n'en a pas encore parlé, mais il faut trouver les vêtements, on dévoile un peu son corps pendant l'été. Et donc avec l'été, souvent c'est les salades froides, les crudités, etc. qu'on va manger. Et donc moi je redoute toujours cette période parce que j'aime pas ce qu'il y a à table et en plus j'aime pas comment est mon corps, je le supporte encore moins. Donc c'est quelque chose qui est très difficile.
00:31:14
Sophie : Sur la question du soutien, personnellement, j'ai trouvé plus de soutien à l'extérieur de ma famille que dans ma famille où au contraire, dans ma famille, on est très critique et notamment sur le poids. On va commenter facilement l'apparence des gens alors que voilà, mes parents se permettent d'avoir des propos super blessants, soit à l'égard de mon frère et moi, comme dans notre enfance, ou à l'égard des gens de notre entourage en fait, alors qu'eux-mêmes sont en lutte avec leur poids. Donc ouais, pas beaucoup de soutien. Puis c'est devenu tabou en fait, avec le temps, je pense que si on devait en parler, ce serait super douloureux pour tout le monde. Donc du soutien, j'en ai trouvé plus à l'extérieur. Pendant longtemps, j'en ai pas eu parce que j'arrivais pas à parler de ça et parce que j'ai fait des mauvaises rencontres dans le corps médical. Et depuis quelques temps, j'ai rencontré une psycho nutritionniste formée. J'ai rencontré Andate aussi. L'association dont parlait Claire et qui me suit également. Et là, pour le coup, je commence à comprendre en fait ce qui s'est joué dans mon histoire. Je commence à me prendre en charge, à accepter certaines choses et ça va mieux. Et puis pour enchaîner sur l'été, je suis assez d'accord, c'est compliqué parce qu'il faut s'habiller, donc déjà il faut trouver des vêtements, et puis des vêtements qui cachent un peu, parce que personnellement je fais partie de la team qui a envie de cacher. Je ne m'assume pas du tout. Supporter la chaleur quand on fait 50 kg, c'est déjà pas drôle, mais quand on en fait deux, trois, peut-être quatre fois plus pour certaines personnes, c'est encore plus compliqué.
00:32:53
Claire : Alors moi, je n'aime pas faire de shopping et je pense que j'aimerais jamais ça, parce que de toute façon, dans les magasins classiques des chaînes, il n'y a jamais ma taille. Et je trouve que c'est vraiment très difficile de trouver des vêtements qui vont bien, qui te font une jolie silhouette, à ta taille en dehors d'Internet. Et donc, quand tu reçois des trucs, la plupart du temps, ça a l'air beau sur le modèle, sur Internet, mais sur toi, ça ne le fait pas du tout. Et donc aussi bien les vêtements que la lingerie, aussi super difficile à trouver à ta taille. En fait, pour les vêtements d'hiver, c'est moins un sujet parce qu'ils sont plus couvrants, ça cache bien. Un pull, bon, c'est un pull. Mais pour les vêtements d'été, ça a toujours été hyper galère. Et le nombre de fois où on m'a dit « Mais Claire, pourquoi tu n'as pas mis un t-shirt blanc ? » En fait, je n'ai pas trouvé de t-shirt blanc. Je mets en fait ce que je trouve. Et c'est ça la grande différence par rapport aux autres personnes qui font des tailles standards, c'est qu'on met ce qu'on trouve en fait, on ne met pas forcément ce qui nous plaît.
00:33:58
Sophie : Et on trouve de moins en moins en réalité. Il y a eu une période où certaines chaînes mettaient des rayons grande taille et puis assez bizarrement, ils ont disparu. Maintenant, la plupart des chaînes qui proposent des vêtements grande taille, ils les proposent en ligne, ce qui fait qu'on ne peut pas essayer. Effectivement, souvent, on est déçu quand on reçoit les articles à la maison. Moi, personnellement, je sais que ça me provoque un problème éthique presque parce que du coup, je me suis retrouvée à commander il y a pas très longtemps sur des sites de fast fashion chinois que tout le monde connaît bien et ça me fait vomir de faire ça. En fait, je suis la première à critiquer ces chaînes, autant d'un point de vue environnemental que social. Mais faute de trouver des fringues ailleurs, en fait, je me suis dit bon bah vas-y, tu t'autorises, t'achètes pas plus de trois articles, mais il faut bien s'habiller quand même. Et on n'a pas le choix.
00:34:52
Claire : En fait, quand il s'agit de s'habiller pour des cérémonies, moi, il y a plein de fois où j'ai refusé des invitations parce que simplement, je ne savais pas ce que j'allais me mettre. J'ai un beau chemisier que j'adore et en fait, à force, sur toutes les réunions de famille, les anniversaires et tout, je porte toujours la même chose. Mais c'est juste que… Donc des fois je me dis bon ça va, c'était y a un an, les gens vont pas s'en rappeler, mais y a les photos quand même, donc qu'ils s'en souviennent. Et moi, y a eu plein plein de fois où je me suis interdit d'aller à des endroits parce que j'avais pas de tenue adaptée.
00:35:24
Sophie : Pour moi aussi, c'est une angoisse, les situations sociales comme ça, les événements, les anniversaires, les mariages, etc. Parfois on n'a pas le choix, on peut pas se défiler donc. Ben on passe des mois à réfléchir à la tenue qu'on va essayer de trouver. Et puis souvent, on met des trucs qu'on a pas l'habitude de mettre parce qu'on a envie d'être un peu comme tout le monde, de trouver la petite tenue de soirée sympa et on se retrouve dans des fringues qui nous mettent pas du tout à l'aise et du coup, on profite pas du moment. Et puis parfois aussi, ça m'est arrivé de refuser des invitations en disant trop compliqué à gérer, je ne sais pas quoi mettre. En plus, l'obésité, en tout cas personnellement, ça a un retentissement sur mon estime de moi, je pense que je ne suis pas la seule. Et donc se dire il va falloir aller vers les gens, parler, trouver un truc à dire, essayer de se trouver pas trop nul, c'est trop compliqué. Donc effectivement, je pense que l'obésité, c'est une maladie qui isole un peu. Même si on essaie de se faire violence, c'est pas évident.
00:36:20
Claire : C'est difficile de trouver la tenue pour aller en entretien d'embauche. Il se trouve que la plupart du temps, quand j'ai eu des entretiens, c'était l'été. Donc être jolie quand on est gros l'été, c'est vraiment un sujet difficile. Et donc moi, j'ai la veste en fait pour les entretiens que je mets que pour les entretiens, mais qui est noire, qui me tient chaud, mais je la mets en fait. Et donc ça a toujours été une galère pour aller à ces entretiens d'embauche. Et même au début, quand tu es pris dans un poste, de bien t'habiller, d'avoir des vestes, d'être en tailleur et tout ça, je trouve ça hyper difficile. Je ne sais pas si j'ai subi de la grossophobie dans ces entretiens, mais en tout cas, moi, je n'étais pas du tout à l'aise sur le fond et surtout sur la forme. Les vacances au soleil, ça veut dire maillot de bain, paréo potentiellement, et ça, c'est l'horreur en fait. Enfin, moi, je sais que je pars en vacances la semaine prochaine et je suis hyper angoissée de savoir qu'est-ce que je vais prendre, qui ne montrent pas mes jambes, mes bras, mon ventre. C'est un vrai casse-tête, en fait. Et comme tu disais, on passe des mois parfois à chercher ce qu'on va se mettre, à se dire, tiens, si je perdais tant de kilos, peut-être que je pourrais rentrer là-dedans. Donc il y a aussi le petit défi à chaque fois de « Ah mais attends, je vais voir untel à tel moment, il va être invité ou elle va être invitée. J'aimerais bien être belle ce jour-là, donc je vais essayer de perdre dix kilos. » Et on fantasme un peu, voilà, des mois, des semaines à l'avance. Comment ça va se passer ? Tout pareil.
00:38:01
Sophie : Les vacances, la piscine, les loisirs, enfin le sport, l'activité physique de façon générale, je dirais, c'est pas évident. Même si on n'est pas forcément découvert, la piscine, ça reste un sujet parce qu'il faut se mettre en maillot de bain. Mais à la limite, il y a même des nanas de 50 kilos qui ont du mal avec ça. Mais ça peut aussi nous empêcher d'avoir d'autres activités physiques. Par exemple, moi je sais que je ne mettrai jamais les pieds dans une salle de sport de peur d'être jugée, rien qu'en faisant un pas dedans. Des fois, ça arrive dans des magasins de vêtements, donc une salle de sport, c'est pire encore je pense. Et j'ai aussi, oui, ces mécanismes parfois de se dire. Déjà, j'aimerais bien perdre tant avant l'été parce que tous les ans, c'est le petit défi. Il faut être en forme pour l'été. On sait qu'on n'aura pas le summer body, mais on aimerait bien s'en approcher un peu. Et puis aussi voir des gens qu'on n'a pas vus depuis longtemps. Ça a pu m'arriver, je pense, de refuser des événements ou des invitations parce que c'est pas possible. Je peux pas voir cette personne qui m'a connue avec 20 kilos de moins alors que j'étais déjà grosse. Là, ça va être pire encore et je n'ai pas envie qu'ils se disent Oh là mais elle a pris un coup de pelle. C'est trop difficile à assumer, en fait.
00:39:12
Claire : Moi, je suis avec une personne qui est très sportive. Et donc, c'est aussi pour ça que j'ai voulu perdre du poids à une époque, c'est pour pouvoir la suivre dans ses courses à pied, courses à vélo, courses de nage. Et j'ai compris que ce n'est pas parce que j'étais avec une triathlète que je devais moi-même être triathlète. Après, au quotidien, il n'y a pas tellement d'impact dans notre couple parce qu'elle m'a connue, j'étais déjà grosse. Donc c'est souvent ce que je me dis en fait. Je me dis, je m'aime pas, je suis horrible, je suis trop grosse, j'aime pas cette partie de mon corps et tout. Je me dis, en même temps, elle m'a aimée. Au départ, j'étais déjà comme ça. Je pense qu'elle m'aime plus que moi-même, je m'aime.
00:39:55
Sophie : Quand ça va pas, malheureusement, quand on souffre d'obésité, souvent la réponse c'est l'alimentation. Donc le doudou, c'est l'alimentation, ce qui n'aide pas. On peut se sentir un peu mieux sur le moment parce qu'en fait ça va éteindre des feux dans le système nerveux, parce que c'est le système nerveux qui a trouvé cette façon de se protéger. En fait, quand ça va pas, malheureusement, on aggrave notre situation. Moi j'ai pas trouvé pour l'instant de petits gestes ou de petits réflexes qui m'aident à sortir de ça. J'essaie de temps en temps de respirer, de tapoter. J'ai appris, ça s'appelle le tapping en anglais. J'ai appris ça de temps en temps. J'essaie d'avoir ce réflexe-là, mais en fait, quand on est en crise, on est en crise et il n'y a pas grand-chose qui peut nous en faire sortir. Il faut attendre que ça passe. Et en général, derrière, ça entraîne de la culpabilité, ce qui fait qu'on rentre dans un cycle infernal. La seule chose qui pour l'instant fait que moi j'ai l'impression d'aller mieux, c'est que j'ai mis en place un suivi psy. Voilà. Et en fait, il faut qu'on essaie de trouver des choses qui nous rendent fiers de nous, qui restaurent en fait l'estime de soi. Mais quand on est au fond du trou, c'est pas évident en fait. Enfin c'est… Quand on souffre de dépression ou de trauma, etc., les seuls trucs qui nous feraient aller mieux, c'est des choses qu'on n'a pas envie de faire ou qu'on n'est plus capable de faire parce qu'on n'a pas les ressources en fait.
00:41:19
Claire : C'est plus tout ce que je mets en place quand ça va. En fait, c'est justement ces activités physiques, j'en fais trois fois par semaine et donc je suis fière de moi aussi, de réussir à y aller. Et je pense que je fais pas mal de méditation aussi. Je fais aussi du yoga et donc ça m'aide dans mon quotidien justement pour prévenir les moments où ça va pas. Y en a de moins en moins en fait, des moments où ça va pas. Mais malheureusement, quand ça va pas, moi c'est la prise alimentaire qui va me soulager. Comme tu dis, de toute façon, c'est physiologique, ça va vraiment te soulager. Mais à part le sucre, en fait, je ne vois pas tellement de choses qui m'aident quand ça ne va pas. En fait, moi, pour prévenir les moments où ça ne va pas, j'essaye de mettre en place des actions dans mon quotidien.
00:42:05
Sophie : Tout ce parcours psy que j'ai entamé avec Andate, j'ai entendu des choses qui m'ont aidé à mettre fin à certaines croyances et à restaurer un peu mon estime de moi, même si ce n'est pas fini. Déjà, accepter le fait que c'est une maladie, l'obésité. Pour moi, c'était moi qui étais nulle, qui étais feignante, qui étais capable de rien, etc. Donc ça, fait du bien de l'entendre. Alors après, au début, on l'entend sans l'entendre. On se dit « Oui, c'est bien gentil de dire ça, mais c'est pas vrai. » Puis maintenant, je pense que c'est intégré. Même si on a des copines qui nous disent « Non, mais t'es jolie », c'est même pire, à la limite. « Tu es grosse, mais tu es jolie quand même », ou « tu as un joli visage », super, ça console absolument pas. Je pense que la seule chose à faire, en fait, c'est de travailler sur l'image qu'on a de soi-même et essayer d'aller réparer ce qui a fait qu'on est dans cette situation aujourd'hui.
00:43:01
Présentateur : Claire, Sophie, un grand merci d'avoir témoigné de vos vies avec l'obésité, cette maladie chronique qui touche 8 000 000 de personnes en France. Pour approfondir le sujet, nous avons recueilli l'éclairage de 2 expertes, Charlotte Burgaud, diététicienne nutritionniste, et Elsa Rathy, psychologue. L'obésité fait partie des maladies que vous traitez régulièrement l'une et l'autre. Charlotte Burgaud, pour commencer, peut-être en tant que diététicienne.
00:43:30
Charlotte Burgaud : Effectivement, les patients en situation d'obésité représentent la grande majorité de mes patients puisque je travaille en réseau avec d'autres professionnels qui sont aussi spécialisés à la prise en charge de l'obésité. Donc effectivement, une grande majorité de mes patients sont en obésité.
00:43:45
Présentateur : Et pour vous, Elsa Ratti, en tant que psychologue ?
00:43:48
Elsa Ratty : Alors régulièrement, pas forcément, mais cela arrive effectivement. Après, les personnes ne viennent pas pour soigner leur obésité, elles viennent vraiment pour parler de la détresse psychique qui vient suite à ça. C'est-à-dire que souvent, c'est le regard des autres qui est compliqué et qui génère chez elles beaucoup d'anxiété, voire même de la dépression. Et c'est plutôt sur ce volet-là qu'elles veulent être accompagnées.
00:44:10
Présentateur : Comment réagissez-vous à l'écoute des témoignages de Claire et de Sophie ?
00:44:15
Charlotte Burgaud : Ben, ce sont des messages très forts et malheureusement très caractéristiques en fait de personnes qui vivent avec la maladie de l'obésité dans un monde où l'apparence prend tant de place. En fait, vivre en obésité provoque beaucoup de souffrances dont elles font part. Il y a beaucoup de choses qui sont énoncées dans leur témoignage. Voilà, la notion de maladie dont c'est Sophie qui en parle. L'obésité n'est pas vraiment reconnue comme une maladie et subit beaucoup de jugements. Et ça peut provoquer, notamment dans l'assiette, et on en retrouve en consultation. Du coup, ça peut provoquer une relation très troublée à l'alimentation. Ouais, c'est ce qu'on essaie de traiter en consultation en tant que diététicienne nutritionniste.
00:44:58
Elsa Ratti : Alors moi, ce qui m'a marquée dans les récits de Claire et Sophie, c'est qu'elles montrent très bien que l'obésité, ce n'est pas en lien avec un manque de motivation ou de détermination. Elles expliquent très bien toutes les 2 que c'est une maladie et que cette maladie, elle est liée à des facteurs qui sont multiples, qui peuvent être biologiques, psychologiques, sociétaux. Que le regard de la société, finalement, renvoie quelque chose de la culpabilité aux personnes qui sont en situation d'obésité, c'est quelque chose d'assez fréquent et en fait, ça entretient complètement les effets de la maladie, ça, c'est un des éléments qui m'a marquée. Après, j'ai aussi été très touchée par ces 2 témoignages. Je trouve qu'elles sont assez impressionnantes dans leur façon de mettre des mots, d'analyser aussi leur vécu, leur parcours. Je trouve qu'elles ont beaucoup de recul. Et il y a quelque chose aussi de l'ordre de la résilience, c'est-à-dire qu'elles expliquent tout ce qu'elles ont vécu. Elles expliquent aussi les ressources qu'elles ont mises en place pour pouvoir faire face à tout ça. Elles expliquent ce sur quoi elles ont pu s'appuyer, sur les choses qui ont été un peu difficiles et comment elles ont su les dépasser aussi. Ça montre qu'effectivement, c'est pas un parcours qui est linéaire, qu'il y a des moments où c'est compliqué et d'autres où on peut continuer à avancer, trouver des solutions. C'est presque un cheminement. Enfin, c'est totalement d'ailleurs un cheminement personnel, presque analytique, et je trouve qu'elles le résument très bien toutes les 2.
00:46:16
Présentateur : Leurs parcours sont-ils similaires à ceux des patientes que vous recevez en consultation ?
00:46:21
Charlotte Burgaud : Leur témoignage, effectivement, ressemble beaucoup à ce que j'entends en consultation, notamment la mise au régime restrictif. Très tôt, Claire ou Sophie ont été très peu questionnées sur leur ressenti. Sur leur santé mentale, sur comment elles vivent en fait leur poids, leur corps, et elles ont été mises au régime. Et ça, c'est très courant en consultation. Elles ont pas réellement bénéficié de prise en charge basée sur la relation au corps, les sensations alimentaires, etc. Et ça, c'est malheureusement très courant. J'ai aussi beaucoup de patientes qui se privent de faire des choses. Qui ne peuvent pas suivre leurs enfants, etc. Je crois que c'est Sophie qui parle de qu'elle aimerait suivre son fils, faire de l'accrobranche, etc. Il y a énormément de patients et patientes en situation d'obésité que je suis, qui se privent, qui ne peuvent pas faire certaines choses. C'est vrai que, par exemple, à Paris, pas que, tous les équipements, le transport, etc., rien n'est réellement adapté au corps gros et donc les patients que je suis en souffrent énormément. Les commentaires sur le poids ou le corps que mes patients peuvent recevoir sont très vecteurs de souffrance et on en parle beaucoup en consultation. En tout cas, ça me fait écho.
00:47:36
Présentateur : Elsa Ratti, vous en tant que psychologue ?
00:47:39
Elsa Ratti : Oui, moi, ce que j'aurais envie de dire, c'est que ce que je retrouve souvent, c'est chez ces personnes des épreuves répétées de régime, de fluctuation de poids et un rapport qui est compliqué avec le monde médical. C'est vrai que souvent, elles n'ont pas été interrogées sur le vécu de leur poids. Beaucoup aussi racontent avoir rencontré des soignants pas toujours à l'écoute, pas toujours bienveillants, même parfois un peu dans le jugement ou dans une vision assez simpliste du type il suffit de manger moins et de bouger plus et que c'est un discours, en tout cas chez mes patients, qui revient assez souvent et qui ne soigne absolument pas. La problématique, au contraire, il laisse plutôt un sentiment profond d'abandon, le sentiment de ne pas être comprise, de ne pas être pris au sérieux et avoir même carrément d'être laissé seul face à la maladie, puisque c'est une maladie. D'ailleurs, c'est là où le rôle des soignants, il prend tout son sens justement, c'est de pouvoir accueillir la parole, offrir un espace où la personne n'est pas réduite à son poids, mais au contraire, elle peut expliquer toute l'histoire de son poids, dans toutes les dimensions, que ce soit au niveau émotionnel, que ce soit dans son histoire, que ce soit dans sa relation à l'autre, que ce soit dans sa vie professionnelle. Ça touche tellement de dimensions qu'un espace dans lequel il peut expliquer tout ça et où la prise en charge peut se faire, ça me paraît essentiel. Et tout ça doit être questionné et requestionné par les professionnels, à mon sens.
00:48:57
Présentateur : Toutes les deux ont commencé très tôt les régimes restrictifs. Quel est votre avis là-dessus ?
00:49:03
Charlotte Burgaud : Alors, très souvent, les patients ont un parcours de régime qui est très long, avec beaucoup d'essais de régimes très restrictifs depuis l'enfance ou l'adolescence, ou même l'âge adulte parfois, mais souvent c'est très tôt. Et ça peut avoir des conséquences. Ça a très souvent des conséquences néfastes en consultation. Donc la majorité de mes patients sont adultes, mais malgré tout, l'impact des régimes qui ont eu lieu il y a très longtemps sont encore bien présents et peuvent même être vecteurs, par exemple, de troubles des conduites alimentaires, puisqu'on a commencé si tôt que faire des régimes est finalement normal. C'est pourtant contre nature, les régimes restrictifs. Et pourtant, c'est la normalité pour certaines personnes et c'est ce qui peut provoquer qu'on a tant de difficultés à se sentir bien dans son alimentation. C'est parce qu'on a toujours suivi des régimes qui ne correspondent pas du tout à nos besoins. Donc en tant que parents, plutôt que de proposer un régime restrictif, avec des règles rigides, c'est plutôt de faire en sorte que son enfant garde son intuition. Je crois que c'est Sophie qui en parlait aussi pour son fils. Elle voit qu'il est encore intuitif et elle voudrait que ça continue. Eh bien, je pense que pour ce faire, c'est bon, c'est effectivement de pas trop lui en parler, de pas lui faire de réflexion sur ce qu'il mange, c'est trop gras, c'est ceci, cela. Et plutôt de se concentrer sur est-ce que tu as faim ? Qu'est-ce que tu ressens là ? Qu'est-ce qui te ferait plaisir ? Ne pas forcer à terminer l'assiette quand l'enfant n'a plus faim. À ce moment-là, c'est l'intuition qui parle et certainement moins le caprice ou l'envie d'embêter ses parents. Donc c'est de maintenir le plus possible l'intuition et de ne pas trop aborder la notion d'aliments trop riches, pas assez riches, de régime, etc. De questionner plutôt les sensations dès l'enfance, ça me semble être la bonne solution.
00:50:51
Elsa Ratti : Oui, alors je suis tout à fait d'accord avec ma collègue. Je pense qu'il y a vraiment des choses qui se jouent dans l'enfance, dans le rapport à la nourriture et qui sont essentielles, qu'il y ait une situation d'obésité ou pas par la suite. Et c'est vrai qu'on peut tout à fait comprendre qu'un enfant à qui on a imposé justement un régime commence dans la vie en se disant que son corps est un problème à corriger. C'est-à-dire que dans la construction de l'image de lui, il va grandir avec l'idée qu'il n'est pas assez bien tel qu'il est et la relation à la nourriture, elle est essentielle, c'est d'abord du plaisir, c'est aussi du lien social, c'est du partage. Et si on associe ce plaisir-là à de la culpabilité, à des restrictions, finalement on ouvre la porte aux troubles du comportement alimentaire. Ça peut être soit de l'hypercontrôle ou de la boulimie, c'est le trouble alimentaire qui a toute la place pour s'exprimer. Et puis, comme le disait ma collègue aussi, la régulation interne, elle est essentielle. Un enfant, il apprend normalement à écouter sa faim, sa satiété et un régime qui impose une logique, tu dois manger ça, tu dois pas manger ça, coupe complètement le lien naturel avec les sensations. Et du coup, à l'âge adulte, la personne ne sait plus faire confiance à son corps. Elle n'est plus du tout dans un rapport serein avec l'alimentation. Et ça aussi, ça entretient complètement la difficulté avec la prise de poids et la perte de poids.
00:52:07
Présentateur : Quels conseils donneriez-vous aux auditrices qui se reconnaîtraient dans les témoignages de Claire et de Sophie ?
00:52:12
Charlotte Burgaud : Déjà de savoir qu'elles ne sont pas seules, qu'il y a énormément de personnes comme ça dans cette situation et qui sont en souffrance. Et puis surtout de se faire accompagner en fait par des professionnels qui sont formés à la prise en soin de l'obésité ou des troubles des conduites alimentaires. Et donc Andate, qui est une association dont Claire et Sophie font partie. Il y a aussi le GROS, toutes les personnes qui sont formées à l'ACT par exemple. Et c'est vrai que ça représente pas une majorité de praticiens dans le monde diététique. Par exemple, le BTS diététique qui permet d'exercer en tant que diététicien, diététicienne, il est très restrictif. Donc c'est très important de se faire accompagner par des personnes qui ont une formation supplémentaire puisque la formation initiale n'est pas du tout suffisante et est même très restrictive, ce qui ne correspond pas du tout à une prise en charge qui aide les patients en obésité ou ayant des troubles des conduites alimentaires.
00:53:05
Elsa Ratti : Exactement. Oui, c'est aberrant. D'où l'intérêt de continuer à se former au fur et à mesure. Oui, moi je leur dirais d'aller consulter finalement des médecins qui leur conviennent, c'est-à-dire qu'effectivement il peut y avoir des rencontres médicales qui les laissent un petit peu dubitatifs parce qu'ils ne sont pas entendus. Donc moi je dirais effectivement de prendre soin si un médecin ne convient pas, un soignant ne convient pas, d'aller en chercher un autre et de bien considérer l'obésité comme une maladie un peu en millefeuille, c'est-à-dire qu'il y a plusieurs couches, plusieurs niveaux et que du coup, il est important que la prise en charge, elle soit pluridisciplinaire, c'est-à-dire de pas hésiter à s'entourer de différents professionnels. Ça peut être effectivement un endocrinologue, ça peut être un médecin, ça peut être un psychologue, une sophrologue, un diététicien, etc. Et qu'il y ait une coordination dans ce soin-là, que chacun, chaque professionnel puisse apporter quelque chose, une compétence à la personne dont elle puisse se saisir et qui ait vraiment une prise en charge qui soit globale. La solution justement de la chirurgie bariatrique, c'est une solution effectivement dans certains cas qui doit rester extrêmement cadrée. Elle est un peu présentée comme la solution magique et facile alors qu'elle ne l'est absolument pas. Il y a tout un questionnement aussi de la part de la patiente à avoir. Ce n'est pas une solution qui garantit un résultat à vie et souvent, je trouve que la façon dont c'est présenté peut induire une mauvaise compréhension de la chose. C'est une chirurgie, c'est donc dans le corps, ce n'est pas rien, c'est une opération avec une anesthésie générale, c'est quand même on réduit l'estomac, ce n'est pas une opération bénigne et derrière il n'y a pas de garantie que l'obésité ne revienne pas. Donc je pense que dans la façon dont on présente cette solution-là, il y a des choses à améliorer et il y a une vraie communication, une vraie information à donner aux personnes qui s'apprêtent à le faire. Et c'est vrai que je trouve qu'aujourd'hui c'est pas encore suffisamment le cas.
00:54:59
Présentateur : À travers ces témoignages et à travers ce que vous disent vos patientes, d'après vous, comment peut-on mieux vivre avec l'obésité ?
00:55:07
Charlotte Burgaud : Peut-être d'avoir un objectif de corps et moins de poids. D'essayer de travailler l'insatisfaction corporelle, donc se sentir mieux dans son corps. Alors je n'entends pas par là de se résigner à rester à ce poids, mais de se décentrer du poids pour aller plus vers le corps, à chercher à nourrir son corps, chercher à avoir une meilleure relation à l'alimentation, à sortir de la lutte. Eh bien, se baser sur ces objectifs-là permettra d'avoir moins de pression liée au poids et pourra permettre de se sentir mieux globalement. Par exemple, on peut imaginer un travail d'observation du comportement alimentaire actuel. Donc pourquoi est-ce que je fais ça ? Comment est-ce que je fais ça ? Qu'est-ce qui fait que je prends ces décisions-là ? Quelles sont les pensées que j'ai par rapport à tout ça ? Donc c'est un vrai travail d'observation dans un premier temps, ce que je fais actuellement. Et puis ensuite, c'est des expérimentations. Alors c'est mieux si on est accompagné. Mais des expérimentations de si je change ça dans mes habitudes, si je change cet élément-là, par exemple tous les midis ou une fois dans la semaine, je mange sans écran et j'observe la différence. Voilà des petites expérimentations qui sont pas trop restrictives, qui mettent pas trop la pression. C'est le genre d'exercice qu'on peut imaginer qui permet d'augmenter la flexibilité alimentaire et bah de se sentir mieux en fait dans sa relation à l'alimentation. C'est pas l'écran en tant que tel, c'est plutôt où va notre attention qui peut être problématique. Et on a besoin pour être bien dans son assiette, pour être bien dans son poids, pour être bien dans son corps. On a besoin d'être attentif à ce qu'on mange au moment où on mange.
00:56:37
Elsa Ratty: Et effectivement, je rajoute que l'important c'est de mettre de la conscience sur l'alimentation parce qu'il y a souvent eu une déconnexion entre l'alimentation et le plaisir et que le fait de faire ces petits exercices-là permet de remettre du sens, de remettre aussi un lien et de retravailler la relation à l'alimentation, de la rendre un peu plus sereine et un peu plus habitée. Et je pense que du coup, ça fait aussi partie du travail, du processus et c'est pour ça que c'est intéressant aussi d'échanger avec des diététiciennes. C'est de pouvoir aussi avoir leur regard et leurs exercices parce qu'ils ont beaucoup de sens aussi au niveau psychique et psychologique, c'est très intéressant.
00:57:23
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