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Le syndrome post-chute : quand la peur fait tomber

Chez les personnes âgées, une seule chute peut avoir des répercussions importantes. Aux conséquences physiques s’ajoute parfois un impact psychologique, qui peut être sous-estimé : la peur de tomber à nouveau, un symptôme du syndrome post-chute. Enseignant et coordinateur en activité physique adaptée à Caen, Julien Muller a observé ce syndrome chez ses patients. Et de cette observation est née la volonté de changer la donne, incarnée par une initiative concrète : le projet SEITIA.
Couple de personne âgé s'aidant pour marcher

Quelques bleus ou hématomes, les genoux ou les paumes de main éraflés… Dans la plupart des cas, les chutes restent sans gravité. Lorsqu’elles sont plus graves, cependant, elles peuvent occasionner des fractures ou des lésions de tissus musculaires, si la personne est restée longtemps à terre. Mais chez les personnes âgées, le risque de chute a une tout autre portée.  

Chaque année, en France, les chutes des personnes âgées causent plus de 100 000 hospitalisations et plus de 10 000 décès. C’est donc un enjeu majeur de santé publique, avec des conséquences physiques et psychologiques pour les personnes touchées.  

Mais le coût financier est, lui aussi, bien réel : 2 milliards d’euros, dont 1,5 milliard à la charge de l’Assurance maladie. Une facture conséquente liée, notamment, aux coûts d’hospitalisation, de soin (rééducation…) et de prise en charge médico-sociale (aide à domicile, allocation personnalisée d’autonomie…). 

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Quand la peur de chuter augmente le risque

Avec l’âge, plusieurs facteurs peuvent augmenter le risque de chuter : problème d’équilibre, musculaire ou articulaire, troubles de l’audition ou de la vue... Lorsqu’elles se répètent, les chutes ont un impact sur la qualité de la vie. Par peur de tomber, les personnes âgées peuvent avoir tendance à limiter leurs déplacements, et donc à restreindre leurs activités personnelles et sociales.  

Elles peuvent aussi développer ce qu’on appelle un syndrome post-chute : « caractérisé par des altérations de la posture et de la marche, ainsi qu’une peur de chuter, explique Julien Muller, enseignant et coordinateur de projet en activité physique adaptée et santé à Caen. Ce qui devient in fine un facteur de rechute. »  

Concrètement, il peut s’agir d’une marche « à petits pas », et/ou d’une posture désadaptée vers l’arrière lors du passage assis-debout, potentiellement par peur de tomber en avant. Cette posture altérée, « c’est ce qu’on appelle la rétropulsion. Les pieds des patients sont en avant, éloignés de la chaise, et poussent vers l’arrière, inclinant le corps dans la même direction. Si on les lâchait au moment où ils se lèvent, ils tomberaient en arrière », détaille Julien Muller. 

Une prise de conscience décisive

Ce syndrome, « bien identifié dans les hôpitaux et Ehpad », n’est pourtant « pas encore un consensus scientifique par manque d’études ». Mais Julien Muller l’a, lui aussi, observé sur le terrain : « Dans mon service de médecine à orientation gériatrique, la prise en charge était assez longue, et même si on arrivait à normaliser la posture et la marche désadaptées, les patients revenaient pour le même problème. » Pour sa part, il choisit, dans sa pratique, d'aborder le syndrome sous l’angle de la peur de chuter.

En effet, au départ, le professionnel ne pense pas à la peur de chuter. Il en prend conscience en posant des questions à ses patients âgés chuteurs : « Je me suis rendu compte que beaucoup d’entre eux, environ 8 sur 10, avaient cette peur. » Il se tourne alors vers la littérature scientifique et cherche le moyen le plus efficace de la soigner. C’est dans le champ de la psychologie qu’il finit par trouver des pistes.

« Les thérapies cognitivo-comportementales sont ce qu’il y a de plus efficace pour traiter une phobie, et éventuellement un traumatisme. Dans cette catégorie de thérapies, il y a une sous-catégorie, appelée thérapie d’exposition, qui est un peu moins “verbale”. On peut utiliser, par exemple, un outil pour désensibiliser la personne face à sa phobie, comme la réalité virtuelle », précise-t-il. 

Un programme innovant

Lui vient alors l’idée d’inclure ce type de thérapie dans sa pratique. C’est le début de ce qui deviendra une véritable méthode de « psycho-réadaptation » : le programme d’activité physique adaptée au syndrome post-chute et à la peur de chuter.  

L’innovation de ce programme réside dans le fait d’utiliser l’activité physique comme une forme de thérapie d’exposition pour désensibiliser le patient à sa peur. Et de fait, « il y a peu d’outils sur le terrain qui soignent la peur de chuter en elle-même », souligne Julien Muller. Lui, en tout cas, en utilise de très concrets dans le cadre de sa démarche, notamment la vidéo.

« Par exemple, dans le cas d’un patient qui traine des pieds par peur de tomber, je vais le filmer avec son accord pendant l’exercice, et en même temps, je vais lui faire ressentir ce qui se passe au niveau de ses pieds. Puis je vais lui faire regarder la vidéo afin de lui faire prendre conscience de comment la peur désadapte sa manière de marcher, et pourquoi cela augmente le risque de chuter », décrit-il. 

De la méthode au projet

Début 2025, l’initiative de Julien Muller a pris un nouveau tournant, en devenant un projet de recherche scientifique à part entière, intitulé SEITIA pour « soin expérimental d’une intervention thérapeutique innovante antichute ». D’une durée prévue de 3 ans, il sera mené à la Clinique de la Miséricorde, à Caen, en collaboration avec le laboratoire COMETE et un chercheur du LINP2.

Son objectif est double. D’abord, documenter le syndrome post-chute en menant une étude dite « observationnelle » auprès de patients. Puis, à partir des données collectées, améliorer le programme existant et valider son efficacité avec une étude dite « interventionnelle ».

« On va comparer l'effet du programme auprès de patients souffrant d'un syndrome post-chute, dont une partie sera prise en charge avec cette méthode, et l’autre par la kinésithérapie conventionnelle », explique Julien Muller, qui précise : « L'idée, c'est d'utiliser exactement les mêmes tests avant et après la prise en charge, pour voir si, déjà, il y a un changement avec ce programme, et si, éventuellement, il a une efficacité supérieure à la kinésithérapie. » 

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Vers une diffusion à grande échelle ?

Plus largement, en caractérisant le syndrome post-chute, ce projet vise à améliorer son diagnostic à l’échelle nationale, mais aussi à encourager de nouvelles études sur le sujet.  

« Et pourquoi pas le diffuser et le standardiser à l’ensemble du territoire, si son efficacité est bien prouvée », poursuit le responsable du projet. Cette méthode pourrait en effet générer des économies allant de 80 à 322 millions d’euros pour la France.

Mais Julien Muller insiste : « Seul, le programme aura une efficacité limitée. Il a besoin d’être couplé aux autres prises en charge existantes. Par exemple, avec un psychologue, une kinésithérapie conventionnelle ou des activités physiques adaptées conventionnelles pour faire du renforcement de l'équilibre. » 

Regarder vers l’avenir

Ce n’est pas, d’ailleurs, son seul besoin. Grâce au mécénat d’AÉSIO mutuelle, « premier partenaire à lui donner sa chance », les 15 000 euros d’équipement nécessaire pour la conduite du projet ont pu être financés. Mais d’autres postes de dépense restent à couvrir. « Il y a des frais de fonctionnement, notamment pour se déplacer et participer à des congrès afin de présenter le projet, ses étapes et premiers résultats, mais aussi pour communiquer dessus », liste Julien Muller.

Autre priorité, le recrutement d’un enseignant en activité physique adaptée pour une durée de 9 mois. « Cet enseignant me remplacerait pour les interventions, pour que je puisse me concentrer sur l’évaluation de l’étude. En évitant d’intervenir et d’évaluer, nous augmentons la qualité de l’étude en réduisant le risque de biais dans les résultats », explique-t-il.  

En attente de nouveaux financements, le projet SEITIA peut au moins compter sur les récompenses reçues pour asseoir sa visibilité : le prix « Coup de cœur du jury » du Congrès JVMA à Tours en mars 2024 et le prix de la meilleure présentation orale décerné par le public lors de la journée scientifique du Gérontopôle Normandie dédié au plan antichute en décembre 2024.  

Au-delà de la seule distinction, Julien Muller voit dans ces prix « un soutien et une reconnaissance de l’importance et de la pertinence de ce projet de la part de représentants du secteur de la santé et de la gériatrie ». Mais aussi un encouragement, la preuve qu’il est essentiel de « ne pas baisser les bras, malgré les difficultés et freins rencontrés » pour consolider l’avenir de son projet.  

Rédigé par : Dixxit

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