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L’hyperphagie, un trouble du comportement alimentaire méconnu

Considérée comme un trouble des conduites alimentaires, de la même manière que l’anorexie mentale, l’hyperphagie se caractérise par le fait de manger en grande quantité et sans avoir faim lors de "crises".
Pour nous parler de ce trouble, nous avons rencontré Sira, une jeune femme qui fait tout pour s’en sortir…

L’hyperphagie, un trouble du comportement alimentaire

Reconnue comme trouble du comportement alimentaire par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), « l’hyperphagie boulimique » se différencie de la boulimie, par le fait qu’il n’y a pas d’effets compensatoires (vomissements, prise de laxatifs…) après une crise.

Sira, 27 ans, étudiante en médecine, a développé ce trouble à la suite d’une séparation avec sa mère lorsqu’elle avait 6 ans. Il y a quelques années, alors qu’elle fait 160 kg, elle a un déclic et commence à s’informer sur le phénomène pour mieux le combattre.
Parlant aujourd’hui de son combat sur son compte Instagram, elle nous décrit l’hyperphagie comme un trouble qui s’exprime « lorsque l’on ressent des émotions négatives dans la journée, lorsqu’on a des insomnies la nuit, lorsqu’on est stressé ou qu’on s’ennuie… Ces émotions montent doucement jusqu’au passage à l’acte, où on ingurgite des milliers de calories et on est incapable de s’arrêter, et il faut que ça soit le plus gras et le plus sucré possible. Quand la crise se termine, on ressent la distension abdominale, un mal-être absolu et ensuite une forte culpabilité. »

Hyperphagie : quels symptômes ?

Les critères principaux de l’hyperphagie sont les suivants :

  • Des crises boulimiques récurrentes avec perte de contrôle.
  • Des crises qui associent au moins 3 de ces critères : prise alimentaire extrême et rapide, seul, sans sensation de faim, jusqu’à ressentir des douleurs, sensation de dégoût après une crise.
  • Les crises ont lieu au moins une fois par semaine durant 3 mois minimum.
  • Le comportement est source de souffrance pour les malades : honte, culpabilité, repli sur soi…
  • L’absence de comportements compensatoires comme des régimes restrictifs, des vomissements... (au contraire de la boulimie).

Il faut se recentrer sur soi. Il faut apprendre à s’accepter : qui on est, quelle est notre histoire, quel est le point de départ… Il faut s’aimer. Arrêter de chercher la perfection. Il ne faut pas se contenter de survivre, mais se demander ce qui peut nous apporter de l’affection, de la joie. ”

Sira
INSTAGRAM @SIRAA_BRD

Observez-vous ces comportements ?

Si vous avez un doute concernant un proche, observez avec indulgence et douceur certains comportements :

  • Votre proche parle-t-il avec bienveillance de lui ? de son corps ?
  • Se cache-t-il pour prendre des repas ou vous fait-il part de son envie de manger seul ? Est-il anxieux de manger en famille ou en public ?
  • Physiquement, a-t-il pris beaucoup de poids ?
  • Observez-vous des changements de comportements comme une fatigue chronique, des insomnies, une forte irritabilité, une dépression… ?

Comment aider un proche qui fait de l’hyperphagie ?

Si plusieurs de ces questions vous interpellent, communiquez avec votre proche en douceur et avec bienveillance. Soyez à l’écoute mais pas insistant.

Pour Sira, si cette personne souffre, il y a une grande partie de déni : « elle souffre tellement de l’image erronée et négative qu’elle a d’elle-même qu’elle est dans le déni de son trouble et minimise la situation. Il faut amener cette personne à s’accepter petit à petit, à ne faire qu’un avec ce qu’elle est dans sa totalité. Trouver une brèche avec de l’amour, de l’écoute, de la compréhension, et rentrer dans son univers pour la faire sortir de là et lutter contre son trouble. Ensuite elle pourra avancer, mais c’est un travail de longue haleine… ».

Les conséquences de l’hyperphagie

—  Les repères liés à la faim brouillés

Avec l’hyperphagie, il existe une perte des repères des sensations régulatrices des prises alimentaires.
Celles-ci ont lieu sans ressentir la faim ou la notion de satiété car la leptine, l’hormone qui nous signale si on a encore faim ou non, n’a pas le temps de "s’activer" lorsque les aliments sont mangés trop rapidement et en trop grande quantité.

—  L’estomac s’agrandit et les douleurs se font sentir

Lors de ces "orgies alimentaires", ce sont principalement des aliments gras et sucrés qui sont ingurgités et non proprement machés. L’estomac s’étire et un besoin de nourriture plus important est nécessaire pour le remplir.
De plus, les grandes quantités de nourriture avalées pèsent sur l’estomac à chaque crise et créent de grosses douleurs qui peuvent devenir incapacitantes physiquement : vous vous sentez lourd, vous n’avez plus d’énergie pour bouger, et la digestion devient difficile.

—  L’insomnie

Si les repas sont normalement pris dans la journée, les crises peuvent avoir lieu à n’importe quel moment de la journée ou de la nuit. Une crise s’étant déroulée dans la journée peut vous empêcher de dormir la nuit, tout comme ne pas arriver à dormir la nuit peut vous déclencher une crise.
Le cercle vicieux est enclenché et il est difficile d’en sortir…

—  Les conséquences physiques : prise de poids et risques de maladies

Les conséquences physiques de ces crises d’hyperphagie sont donc nombreuses : douleurs abdominales, troubles digestifs, fatigue chronique, insomnie… et, inévitablement, une prise de poids importante.

À plus long terme, les conséquences sont encore plus graves : problèmes articulaires, maladies cardiaques, hypertension artérielle, cholestérol, diabète de type 2, perturbations des cycles menstruels

—  Les conséquences sur le mental

Un autre élément que l’on n’imagine peut-être pas au premier abord est pourtant extrêmement important : la vision qu’ont les personnes touchées par l’hyperphagie d’elles-mêmes.
Si manger leur apporte un certain réconfort pendant une crise, il ne faut pas oublier que "l’après" est bien différent : un sentiment de honte et de culpabilité immense les touche, ce qui peut aller jusqu’à détruire leur confiance en elles et même jusqu’à les plonger dans la dépression.

Lorsque les conséquences physiques commencent à se remarquer à travers le surpoids puis l’obésité, la confiance en elles diminue à nouveau : le regard des autres est difficile à supporter et le regard que ces personnes ont sur elles-mêmes encore plus dur.
Pour Sira, on entre facilement dans un cercle vicieux : « on mange énormément, on est épuisé, on culpabilise… et on recommence. »

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TÉMOIGNAGE - Le parcours inspirant de Sira

Comment avez-vous vécu votre hyperphagie ?

Sira - Personnellement, ça m’a conduit à être très obèse et, à cause de mon obésité, j’avais honte à l’école et j’avais un mauvais niveau scolaire. En rentrant dans le monde du travail, j’ai voulu devenir infirmière et mon physique ne collait pas avec le métier, c’était difficile d’être efficace, surtout en réanimation. J’ai ressenti un besoin de changer, de perdre du poids.

Quel a été le déclic pour vous et qu’avez-vous fait ?

Sira - Je suis partie avec des amies en vacances et c’est cette exposition sociale, une sorte d’humiliation permanente, qui a été le déclic.
J’ai mis en place une sorte de sevrage : ça a duré 5 ans et j’ai perdu 80 kg en modifiant mon alimentation, en faisant du sport et en essayant de contrôler les crises d’hyperphagie.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Sira - Manger devient la solution à tous les maux du monde quand on a de l’hyperphagie : quand on n’arrive pas à dormir, quand on va bien, quand on ne va pas bien... Même si j’étais déterminée à manger des légumes et à faire du sport, l’hyperphagie était là et tous mes efforts étaient parfois gâchés par une seule crise.

Sira, tenue de médecin

Avez-vous été suivie médicalement ?

Sira - Je n’ai pas eu de suivi médical et je pense que beaucoup de médecins n’arrivent pas à diagnostiquer l’hyperphagie. J’avais vu une nutritionniste qui avait un programme minceur qu’elle donnait à plein de malades sans aucune personnalisation. Ce n’était pas du tout un programme adapté à moi donc ça n’a pas fonctionné. Elle n’a pas su déceler mon TCA et je suis sortie du rendez-vous, j’ai acheté de quoi faire une nouvelle crise d’hyperphagie.

Et puis, j’ai appris à me débrouiller seule très tôt, car les autres ne comprenaient pas ma souffrance. C’est ça qui a fait que je me suis toujours coupée des prises en charge médicales… Je ne voulais pas que quelqu’un entre dans mon monde.
Mais je n’ai pas pensé à m’entourer, alors que ce n’est pas un combat uniquement personnel.

Comment allez-vous aujourd’hui ?

Sira - J’ai repris confiance en moi, et j’ai renoué avec cette partie de mon enfance qui m’a fait du mal. Je n’ai pas d’interdit dans mon alimentation car il ne faut pas de frustration : je mange un cookie si j’en veux, je fais du sport, je vais au restaurant…
Mais est-ce que c’est vraiment possible d’en guérir ? Il faut tout faire pour être stable émotionnellement, donc j’essaie d’avancer petit à petit en faisant de mon mieux.

Avez-vous peur de retomber dans ce trouble du comportement ?

Sira - J’anticipe toutes les situations qui sont dangereuses pour moi : est-ce que les pulsions alimentaires de femmes enceintes peuvent me redéclencher l’hyperphagie ? Si je reprends du poids, comment je vais réagir ?

Comment aidez-vous les personnes atteintes d’hyperphagie ?

Sira - J’ai créé un groupe Telegram de soutien et de solidarité pour les personnes qui souffrent de troubles du comportement alimentaire. J’ai également rédigé un ebook de conseils ainsi qu’une méthode pour sortir du cercle vicieux des troubles du comportement alimentaire. Mon expérience et mes études médicales me permettent d’apporter de précieux conseils pour sortir de l’hyperphagie.

Que diriez-vous à quelqu’un qui fait de l’hyperphagie en ce moment ?

Sira - J’aimerais adresser le message que, derrière ce comportement, il y a une réelle souffrance. On est incapable de s’apaiser soi-même et on n’arrive pas à trouver les ressources qui peuvent nous aider. Il faut se recentrer sur soi. Il faut apprendre à s’accepter : qui on est, quelle est notre histoire, quel est le point de départ… Il faut s’aimer. Arrêter de chercher la perfection. Il ne faut pas se contenter de survivre, mais se demander ce qui peut nous apporter de l’affection, de la joie.

Ce n’est pas facile, mais il faut se forcer à voir ses qualités ! Vous survivez jour après jour. Soyez reconnaissant de ce que vous avez, renouez avec vous, saisissez le positif, recevez le positif, les compliments… vous allez avancer petit à petit !

Si vous n’avez pas réussi à surmonter tout ça malgré tous ces efforts, allez consulter un psychologue. Il faut aller voir des professionnels pour enlever l’épine qui vous fait mal et qui vous tue à petit feu tous les jours. Car quand on surmonte l’obésité et l’hyperphagie, rien n’est impossible !

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Comment sortir de l’hyperphagie ?

S’intéresser aux causes du trouble : qu'est-ce qui provoque l'hyperphagie ?

Tout comme l’anorexie mentale, l’hyperphagie est un trouble du comportement alimentaire. À ce titre, il ne suffit pas de contrôler la quantité de nourriture qui est avalée, mais de faire un travail profond sur les causes du trouble. Celles-ci peuvent être de diverses natures : psychologiques, familiales, environnementales, liées à des troubles hormonaux, à la prise de médicaments, à un régime alimentaire trop strict ou à une carence affective…

Il faut comprendre pourquoi on se sent comme ça, et se faire accompagner par des psychologues et des spécialistes pour mettre le doigt sur le trouble et le désamorcer. ”

Sira

Faire un travail sur soi

Chez un patient souffrant d’hyperphagie, le travail psychologique sera important pour apprendre à gérer ses émotions, renforcer son image de soi, déculpabiliser et, à terme, développer un rapport sain avec son alimentation et avec soi-même.

Comment faire pour retrouver sa confiance en soi ?
Les conseils de Sira : « Il faut se dire que notre histoire a fait de nous quelqu’un d’extraordinaire et, au-delà du poids, nous sommes de belles personnes, toujours là malgré toutes les difficultés qu’on a rencontrées. Il faut accepter ce que l’on n’est, pas contre soi mais avec soi et lâcher prise. Il faut faire de tout ça une force. »

Mettre en place des techniques pour diminuer les crises

Sira n’a pas été suivie médicalement pour guérir de l’hyperphagie mais a mis en place un certain nombre de mécanismes pour prendre soin d’elle : elle a fait attention à son alimentation, s’est mise au sport, a travaillé sur son histoire personnelle…
Mais il a aussi fallu tromper l’ennui et combattre les insomnies, et pour cela il était nécessaire de trouver d’autres alternatives que la nourriture : « J’ai dû faire un énorme travail pour contourner tous ces problèmes : face à l’insomnie, je mettais mes chaussures, j’allais marcher et je rentrais quand j’étais épuisée. Face à mes émotions négatives, j’essayais de sortir avec mes collègues et mes amis pour me changer les idées et ne pas me tourner vers la nourriture. Partager ses repas est aussi une bonne solution : quand quelqu’un nous regarde, nous parle, on va manger à son rythme, discuter, et on ne va pas vouloir se gaver. »
Il faut ainsi proposer autre chose à son cerveau quand il y a une crise, trouver d’autres moyens de s’apaiser et de lutter. 

Être suivi médicalement si besoin

Il existe des spécialistes des TCA qui sauront aiguiller les personnes touchées par l’hyperphagie et les aider à atteindre un bien être progressif et durable. Une approche collaborative de divers professionnels de santé peut être idéale : nutritionniste, diététicien, psychologue, psychiatre…

Être accompagné lors de ce travail est un allié précieux pour les personnes atteintes de trouble. C’est ce que propose Sira, un accompagnement centré sur la gestion des émotions et le comportement. N’hésitez pas à consulter !

S’entourer de personnes positives

L’hyperphagie étant intrinsèquement liée aux émotions, il faut nécessairement travailler sur ses émotions pour aller mieux. Pour Sira, il suffit qu’il y ait une personne ou un élément extérieur négatif pour faire couler toutes les personnes qui luttent contre le trouble : « Il faut se construire une forteresse très forte pour que les agressions extérieures ne nous touchent pas. »

Elle conseille ainsi de s’occuper, « d’aller vers une énergie positive, de trouver de la joie dans des activités et des personnes de son entourage… » pour diminuer les crises et, peut-être, les faire disparaître : « Quand on met en place des habitudes saines qui nettoient notre esprit de toute pensée négative, on avance. Il faut se concentrer sur le positif et toujours aspirer à en avoir plus : plus de joie, plus d’amour… »

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